L'existence humaine et la culture

L'art

Beau, génie, imitation et rôle de l’œuvre

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Ce que tu dois savoir faire
  • Distinguer l'art de la technique, l'artiste de l'artisan, le beau de l'agréable
  • Exposer et confronter les thèses de Platon, Aristote, Kant, Hegel et Bergson sur l'art
  • Discuter le statut du jugement de goût avec les repères objectif / subjectif / intersubjectif et universel / général
  • Analyser un sujet sur l'art et construire un plan qui progresse
  • Relier l'art à la vérité, à la technique, à la nature et au travail

1. Qu’est-ce que l’art ?

Le mot vient du latin ars, qui traduit le grec technè : à l'origine, l'art désigne tout savoir-faire réglé (on parle encore de l'« art » du médecin ou de l'« art » culinaire). Ce n'est qu'à l'époque moderne que l'on distingue les beaux-arts, dont la fin est le beau, des arts utiles, ou techniques.

Définition — Art (au sens esthétique)

Activité humaine qui produit des œuvres destinées non pas d'abord à être utilisées, mais à être contemplées, éprouvées ou comprises pour elles-mêmes. L'œuvre d'art se distingue de l'objet technique, qui vaut par son utilité, et de l'objet naturel, qui n'a pas été produit intentionnellement.

Distinctions de base

CritèreArtisanArtiste
FinUn objet utile (une chaise pour s’asseoir)Une œuvre qui vaut pour elle-même
RègleApplique des règles connues d’avanceInvente une règle que l’œuvre manifeste
ReproductibilitéPeut refaire le même objet en sérieChaque œuvre est singulière
ÉvaluationRéussie si elle remplit sa fonctionRéussie si elle est belle, juste, forte
Piège fréquent

Cette distinction est un outil, pas une frontière absolue. Le design, l'architecture ou la céramique mêlent utilité et beauté ; et l'art contemporain (l'urinoir de Duchamp exposé en 1917) a justement mis en question l'idée que l'œuvre se reconnaîtrait à une fabrication particulière. Une bonne copie montre où la distinction fonctionne et où elle vacille.

Définition — Beau, agréable, sublime
  • Agréable : ce qui me fait plaisir à moi, selon mes sens et mes goûts (« ce vin est agréable pour moi »).
  • Beau : ce qui plaît d'un plaisir que je juge partageable par tous, sans intérêt pour l'existence de l'objet.
  • Sublime : ce qui dépasse toute mesure (l'océan déchaîné, la montagne immense) et nous fait éprouver à la fois notre petitesse et la grandeur de notre esprit.

2. L’art imite-t-il la nature ?

La première conception de l'art est l'imitation (mimèsis) : l'artiste reproduirait le réel. Toute la question est de savoir si cette imitation est un défaut ou une puissance.

Propriété — Platon : l’imitation éloigne de la vérité

Au livre X de la République, Platon distingue trois lits : l'Idée de lit (l'essence, que contemple l'intellect), le lit fabriqué par le menuisier (copie de l'Idée), et le lit peint (copie de la copie). Le peintre n'imite que l'apparence d'une apparence : il est éloigné de trois degrés de la vérité. Pire, il séduit la partie irrationnelle de l'âme. D'où la décision de n'admettre dans la cité idéale qu'une poésie soumise à la vérité et à la morale.

Propriété — Aristote : l’imitation est un moyen d’apprendre

Dans la Poétique, Aristote voit dans l'imitation une tendance naturelle à l'homme : c'est par elle que l'enfant apprend, et nous prenons plaisir à regarder l'image exacte de choses dont la vue nous serait pénible (un cadavre, un animal répugnant), parce que nous reconnaissons et comprenons. La tragédie, imitation d'une action, produit en outre une catharsis, une purgation des passions de crainte et de pitié.

Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux !

— Blaise Pascal, Pensées
Propriété — Hegel : l’art n’est pas une copie

Pour Hegel, une imitation parfaite serait une rivalité perdue d'avance avec la nature, et un simple tour d'adresse. L'art ne reproduit pas : il manifeste. Il est la présentation sensible de l'esprit, c'est-à-dire de ce que l'homme comprend de lui-même et du monde. C'est pourquoi Hegel juge le beau artistique supérieur au beau naturel : il est né de l'esprit et porte sa marque.

L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible.

— Paul Klee, Credo du créateur (1920)
Exemple — Un cas à analyser

Les Souliers de Van Gogh ne servent à rien et ne nous apprennent rien sur la cordonnerie. Pourtant, ils nous font voir la fatigue, la terre, une vie de travail, que nous n'aurions pas remarquées devant une vraie paire de chaussures. L'œuvre ne copie pas l'objet : elle en révèle un sens. C'est l'exemple que Heidegger commente dans L'Origine de l'œuvre d'art.

3. Le beau est-il affaire de goût personnel ?

On dit « des goûts et des couleurs, on ne discute pas ». Pourtant, on discute sans cesse d'art, et l'on admire ensemble des œuvres vieilles de plusieurs siècles. Comment un jugement qui repose sur un plaisir peut-il prétendre valoir pour tous ? Les repères objectif / subjectif / intersubjectif sont ici décisifs.

Propriété — Hume : un standard du goût

Pour Hume (De la norme du goût), la beauté n'est pas une propriété des choses : elle existe dans l'esprit qui les contemple. Mais tous les jugements ne se valent pas : certains critiques ont une sensibilité plus fine, plus exercée, moins prévenue. Leur accord forme une norme de fait, et le temps confirme les œuvres qui continuent de plaire à travers les époques.

Propriété — Kant : les quatre caractères du jugement de goût

Dans la Critique de la faculté de juger (1790), Kant analyse le jugement « ceci est beau » :

  1. Désintéressé : je n'ai aucun intérêt pour l'existence ou la possession de l'objet ; je le contemple.
  2. Universel sans concept : je prétends que chacun devrait l'approuver, alors que je ne peux le démontrer par aucune règle.
  3. Finalité sans fin : l'objet paraît organisé comme s'il avait un but, sans en avoir aucun.
  4. Nécessaire : je suppose un « sens commun » esthétique, une communauté possible des sensibilités.

Est beau ce qui plaît universellement sans concept.

— Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790), § 9

Agréable et beau selon Kant

CritèreAgréableBeau
Formule« Cela me plaît »« Cela est beau »
ValiditéSubjective : vaut pour moiIntersubjective : je l’exige de chacun
IntérêtLié au désir, à la consommationDésintéressé, contemplatif
DiscussionInutile : on ne discute pas des goûtsPossible, sans preuve définitive : on dispute du goût
Piège fréquent

« Universel » n'est pas « général ». Un jugement général constate que la plupart des gens aiment quelque chose (une statistique). Un jugement universel prétend valoir en droit pour tous, même si en fait certains le refusent. Le jugement de goût est universel en droit, sans être général en fait.

4. Génie, création et fonction de l’art

Propriété — Kant : le génie

Pour Kant, le génie est un don naturel qui donne ses règles à l'art. L'œuvre géniale est originale (elle n'applique pas une règle déjà connue) et exemplaire (elle devient un modèle pour les autres). Le génie ne peut pas expliquer comment il produit : s'il le pouvait, son art deviendrait une technique qu'on pourrait apprendre. Il faut pourtant aussi du métier, une discipline, un goût qui « coupe les ailes » à l'imagination débridée.

Propriété — Bergson : l’art dévoile la réalité

Dans Le Rire, Bergson explique que nous ne voyons pas les choses elles-mêmes : pour agir, nous percevons des étiquettes, des généralités utiles. L'artiste est celui dont la perception est détachée des besoins de l'action ; il voit ce que nous ne voyons pas, et son œuvre nous apprend à le voir. L'art n'ajoute rien au réel : il enlève le voile que l'utilité y pose.

Propriété — Freud : la sublimation

Freud voit dans la création une sublimation : l'énergie des désirs inconscients, détournée de son but sexuel, est orientée vers des fins socialement valorisées. L'œuvre offre à l'artiste comme au public une satisfaction substitutive, une sorte de consolation.

Propriété — Benjamin : l’œuvre à l’ère de la reproduction

Pour Walter Benjamin (L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, 1935), la photographie et le cinéma font disparaître l'aura de l'œuvre : son unicité, son « ici et maintenant ». L'œuvre perd sa valeur de culte, mais gagne une valeur d'exposition et devient accessible aux masses, ce qui lui donne une portée politique nouvelle.

Sans la musique, la vie serait une erreur.

— Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles (1888)

Cinq conceptions de l’art

AuteurL’art est…Valeur de l’art
PlatonImitation d’apparencesFaible, voire dangereuse : il éloigne du vrai
AristoteImitation d’actions et de formesIl fait apprendre et purge les passions (catharsis)
KantProduction du génie, objet d’un jugement de goûtIl réalise une communication universelle du sentiment
HegelPrésentation sensible de l’espritIl fait connaître à l’homme ce qu’il est
BergsonPerception détachée de l’actionIl dévoile la réalité que l’habitude nous cache

5. Sujets possibles et liens avec les autres notions

Méthode — « L’art nous détourne-t-il du réel ? »

Problème : l'art semble nous évader du réel (fiction, illusion), mais il prétend aussi nous le faire mieux voir.

  • I. L'art est illusion : Platon, copie de copie ; le divertissement, la fiction comme fuite.
  • II. Mais l'imitation fait connaître : Aristote (on apprend en reconnaissant), et la catharsis nous rend à nous-mêmes.
  • III. L'art ne nous détourne que du réel utilitaire pour nous rendre au réel véritable : Bergson, Klee, l'exemple des Souliers de Van Gogh. Le détour est un retour.
Méthode — « Peut-on discuter des goûts ? »

Problème : si le beau est une affaire de sentiment, la discussion est vaine ; si on peut prouver le beau, il n'est plus objet de goût.

  • I. On ne discute pas de l'agréable : le plaisir est subjectif.
  • II. Pourtant on peut éduquer le goût et dégager une norme (Hume : les critiques exercés, l'épreuve du temps).
  • III. On ne peut pas démontrer (disputer au sens de prouver), mais on peut discuter : le jugement de goût est universel sans concept, il appelle l'accord sans pouvoir l'imposer (Kant).
Exemple — Autres sujets fréquents
  • Une œuvre d'art doit-elle être belle ?
  • L'artiste est-il maître de son œuvre ?
  • L'art est-il inutile ?
  • Faut-il être cultivé pour apprécier une œuvre d'art ?
  • L'art peut-il se passer de règles ?

Liens avec d’autres notions

NotionPoint de contact
La techniqueOrigine commune (technè), distinction artisan / artiste, reproductibilité (Benjamin)
La véritéL’art est-il illusion ou dévoilement ? (Platon contre Bergson et Heidegger)
La natureBeau naturel et beau artistique ; le génie comme don de la nature (Kant)
L’inconscientLa création comme sublimation (Freud)
Le travailŒuvre et travail, création et production
La libertéL’art libre opposé au travail contraint ; la censure

L’essentiel à retenir

  1. Ars traduit technè : l'art fut d'abord un savoir-faire ; les beaux-arts ont pour fin le beau et non l'utile.
  2. L'artisan applique des règles et produit l'utile ; l'artiste crée une œuvre singulière qui vaut pour elle-même.
  3. Platon : l'art imite des apparences, il est éloigné de trois degrés de la vérité (République X).
  4. Aristote : l'imitation est naturelle, elle fait apprendre ; la tragédie produit une catharsis.
  5. Kant : le beau plaît sans intérêt, universellement sans concept ; il se distingue de l'agréable.
  6. Le jugement de goût est universel en droit (il appelle l'accord), pas général en fait.
  7. Hegel : l'art est la présentation sensible de l'esprit ; le beau artistique dépasse le beau naturel.
  8. Bergson : l'artiste voit ce que l'utilité nous cache ; l'art dévoile la réalité.

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