L'existence humaine et la culture
Le bonheur
Plaisir, vertu, désir et sagesse
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- Distinguer bonheur, plaisir, joie et béatitude, et utiliser les repères idéal / réel et absolu / relatif
- Exposer les grandes sagesses antiques (Aristote, Épicure, les stoïciens) et leur point commun
- Expliquer la critique moderne du bonheur : Pascal, Rousseau, Kant, Schopenhauer
- Articuler bonheur et morale : faut-il être heureux, ou digne de l'être ?
- Construire un plan sur un sujet de type « Le bonheur dépend-il de nous ? »
1. Définir le bonheur
Tout le monde veut être heureux, mais personne ne s'accorde sur ce qu'est le bonheur. Le mot lui-même est révélateur : « bon-heur » vient de l'ancien français heur, la chance. Le bonheur serait d'abord ce qui nous arrive, non ce que nous faisons.
État de satisfaction complète et durable, qui concerne l'existence dans son ensemble, et non un moment ou un aspect de la vie. Il se distingue :
- du plaisir, satisfaction ponctuelle et localisée, liée à un besoin ou à un désir particulier ;
- de la joie, émotion vive et passagère (Spinoza la définit comme le passage à une perfection plus grande) ;
- de la béatitude, bonheur parfait et inaltérable, souvent réservé aux dieux ou à la vie contemplative.
Bonheur et plaisir
| Critère | Plaisir | Bonheur |
|---|---|---|
| Durée | Instantané, renouvelable | Durable, voire définitif |
| Étendue | Local (un sens, un besoin) | Global (la vie entière) |
| Rapport au temps | Vécu dans le présent immédiat | Jugement sur l’ensemble d’une existence |
| Risque | Peut nuire au bonheur (excès, dépendance) | Suppose une organisation des plaisirs |
Distinction utile du programme : idéal / réel. Le bonheur est-il un état réel que l'on peut atteindre, ou un idéal qui oriente nos efforts sans jamais se réaliser ? Beaucoup de sujets se jouent sur ce point.
Tous les hommes recherchent d'être heureux. Cela est sans exception.
2. Les sagesses antiques : le bonheur comme manière de vivre
Pour les philosophes antiques, la question du bonheur est la question de la philosophie : il s'agit de savoir comment vivre. Toutes les écoles s'accordent sur un point : le bonheur ne dépend pas d'abord de la fortune, mais de la sagesse.
Dans l'Éthique à Nicomaque, Aristote remarque que nous visons tout pour autre chose (l'argent pour la sécurité, la santé pour agir…), sauf le bonheur, que nous visons pour lui-même. Il est donc le souverain bien, la fin dernière. En quoi consiste-t-il ? Dans l'activité de ce qui est propre à l'homme, la raison, exercée selon la vertu (l'excellence), et cela durant une vie complète. La forme la plus haute en est la vie contemplative. Aristote ajoute, avec réalisme, qu'un minimum de biens extérieurs (santé, amis, ressources) est nécessaire.
Une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus un seul jour.
Pour Épicure (Lettre à Ménécée), le plaisir est le principe et la fin de la vie heureuse. Mais il ne s'agit pas de jouir de tout : le vrai plaisir est l'absence de trouble de l'âme (ataraxie) et de douleur du corps (aponie). Il faut donc trier ses désirs :
- naturels et nécessaires (manger, boire, s'abriter, l'amitié) : à satisfaire ;
- naturels non nécessaires (mets raffinés) : à modérer ;
- ni naturels ni nécessaires (richesse, gloire, pouvoir) : à fuir, car ils sont sans limite.
Le tétrapharmakon (quadruple remède) délivre des quatre craintes : les dieux ne sont pas à craindre, la mort n'est rien pour nous, le bien est facile à obtenir, la douleur est facile à supporter.
Épictète ouvre son Manuel par une distinction : certaines choses dépendent de nous (nos jugements, nos désirs, nos aversions), d'autres non (le corps, la richesse, la réputation, les événements). Le malheur naît de vouloir ce qui ne dépend pas de nous. La sagesse consiste à vouloir ce qui arrive comme cela arrive, et à ne placer son bien que dans ce qui est en notre pouvoir. Marc Aurèle et Sénèque développent la même idée.
Trois sagesses comparées
| Critère | Aristote | Épicure | Stoïciens |
|---|---|---|---|
| Le bonheur est… | L’activité vertueuse de la raison | L’absence de trouble (ataraxie) | L’accord de la volonté avec l’ordre du monde |
| Le moyen | La vertu, l’habitude, la contemplation | Le tri des désirs, l’amitié | La discipline des jugements |
| Rôle des biens extérieurs | Nécessaires en petite quantité | Le minimum naturel suffit | Indifférents |
| Repère | Bonheur relatif aux conditions | Bonheur accessible à tous | Bonheur absolu, qui ne dépend que de nous |
« Épicurien » au sens courant (amateur de bonne chère) est un contresens. Épicure recommande une vie sobre : il dit se contenter de pain et d'eau, et d'un peu de fromage pour faire bombance.
3. Le désir est-il l’ennemi du bonheur ?
Si le bonheur est satisfaction, il semble s'opposer au désir, qui est manque. Mais un être qui ne désire plus rien est-il heureux, ou simplement éteint ?
Dans le Gorgias, Calliclès soutient que le bonheur consiste à avoir les plus grands désirs et à les satisfaire tous. Socrate lui oppose l'image de tonneaux percés qu'il faudrait remplir sans fin : la vie de désir illimité est une vie de manque perpétuel. L'homme tempérant, dont les tonneaux sont pleins et sains, peut enfin se reposer.
Pour Schopenhauer, vivre c'est vouloir, et vouloir c'est manquer, donc souffrir. Quand le désir est satisfait, il ne laisse pas place au bonheur mais à l'ennui. La vie oscille ainsi, comme un pendule, de la souffrance à l'ennui. Le bonheur n'est que négatif : la cessation momentanée d'une douleur.
Dans La Nouvelle Héloïse, Julie remarque que le désir, nourri par l'imagination, embellit son objet ; la possession le ramène à sa juste mesure et déçoit. On est donc plus heureux à attendre qu'à obtenir.
Malheur à qui n'a plus rien à désirer !
Pour Pascal, l'homme ne supporte pas de rester seul face à sa condition, misérable et mortelle. Il se divertit (au sens de se détourner) par la chasse, le jeu, les affaires : ce qu'il cherche n'est pas le lièvre, mais l'agitation qui l'empêche de penser à lui-même. Le divertissement console, mais il nous éloigne du seul vrai bien, que Pascal place en Dieu.
Un étudiant rêve depuis trois ans de réussir le concours de médecine. Il réussit, et quelques semaines plus tard il se sent vide. Rousseau dirait que l'imagination avait magnifié l'objet ; Schopenhauer, que le désir satisfait laisse place à l'ennui ; Aristote répondrait que le bonheur n'était pas dans le résultat, mais dans l'activité : il faut maintenant exercer le métier visé, et non s'arrêter au succès.
4. Bonheur et morale : être heureux ou mériter de l’être ?
Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Kant observe que le bonheur est un concept indéterminé : nous voulons tous être heureux, mais nous ne savons pas précisément ce qui nous rendrait heureux. La richesse peut attirer l'envie, la connaissance rendre plus lucide sur nos maux, la longue vie prolonger nos souffrances. Le bonheur ne peut donc pas fonder la morale : il n'y a que des conseils de prudence, valables pour certains, pas de loi universelle.
Le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l'imagination.
Pour Kant, la morale ne nous enseigne pas comment être heureux, mais comment nous rendre dignes du bonheur. Agir par devoir peut aller contre notre intérêt. Kant admet toutefois qu'assurer son propre bonheur est un devoir indirect : le malheur et la misère sont des tentations de manquer à ses devoirs.
À l'inverse, Bentham et John Stuart Mill font du bonheur le critère de la morale : une action est bonne si elle maximise le bonheur collectif. Mill précise que certains plaisirs (intellectuels, moraux) sont qualitativement supérieurs aux plaisirs du corps. L'objection classique : faut-il sacrifier un innocent si cela rend heureux le plus grand nombre ?
Bonheur et morale : trois positions
| Position | Thèse | Limite |
|---|---|---|
| Sagesses antiques | Vertu et bonheur coïncident : le sage est heureux | Le juste persécuté est-il vraiment heureux ? |
| Kant | Le devoir prime ; on doit se rendre digne du bonheur | Une morale qui ne promet rien peut-elle motiver ? |
| Utilitarisme | Le bien est ce qui maximise le bonheur général | Risque de sacrifier l’individu au nombre |
5. Sujets possibles et liens
Problème : le bonheur, satisfaction complète et durable, semble hors de portée d'un être de désir et de temps ; mais si on le juge inaccessible, il ne peut plus orienter une vie.
- I. Oui, au sens d'un état parfait : Kant (idéal de l'imagination), Schopenhauer (le pendule), Pascal (nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre).
- II. Les sagesses antiques le rendent accessible en le redéfinissant : non un état reçu mais une activité (Aristote), une limitation des désirs (Épicure), une maîtrise des jugements (Épictète).
- III. Le bonheur est un idéal régulateur : il n'est jamais possédé une fois pour toutes, mais il donne une direction ; l'idéal n'est pas l'inaccessible, c'est ce qui oriente le réel.
- I. Le désir est manque et cause de souffrance (Platon, Schopenhauer) : il faut le limiter.
- II. Mais une vie sans désir serait sans élan (Rousseau ; Spinoza : le désir est l'essence même de l'homme).
- III. Il ne faut pas renoncer au désir mais le régler : distinguer les désirs (Épicure), et désirer ce qui dépend de nous (Épictète).
- Le bonheur dépend-il de nous ?
- Le bonheur est-il une affaire privée ?
- Peut-on être heureux sans être libre ?
- Avons-nous le devoir d'être heureux ?
- La recherche du bonheur est-elle égoïste ?
Liens avec d’autres notions
| Notion | Point de contact |
|---|---|
| Le devoir | Bonheur et vertu ; Kant : être digne du bonheur |
| Le temps | Le bonheur dans le présent ; Pascal et le divertissement |
| La liberté | Les stoïciens : bonheur et maîtrise de soi |
| Le travail | Le travail rend-il heureux ? Voltaire et le jardin à cultiver |
| La religion | Béatitude, salut, consolation (Pascal, Freud) |
| L’État | L’État doit-il rendre les hommes heureux, ou seulement garantir leur liberté de l’être ? |
L’essentiel à retenir
- Le bonheur est une satisfaction complète et durable ; le plaisir est ponctuel et local.
- « Bon-heur » = la bonne chance : le mot suggère que le bonheur nous arrive.
- Aristote : le bonheur est le souverain bien, l'activité de la raison selon la vertu, sur une vie entière.
- Épicure : le bonheur est l'ataraxie ; il faut trier les désirs (naturels et nécessaires, naturels non nécessaires, vains).
- Épictète : distinguer ce qui dépend de nous (nos jugements) et ce qui n'en dépend pas.
- Schopenhauer : la vie oscille entre souffrance et ennui ; le bonheur est négatif.
- Pascal : le divertissement nous détourne de notre condition.
- Kant : le bonheur est un idéal de l'imagination ; la morale nous rend dignes d'être heureux.
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