L'existence humaine et la culture
L'inconscient
Freud, refoulement et responsabilité
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- Distinguer l'inconscient au sens adjectif (ce qui n'est pas conscient) et au sens freudien (une instance psychique active)
- Expliquer les notions de refoulement, de topique (ça, moi, surmoi) et les manifestations de l'inconscient
- Utiliser le repère hypothèse / conséquence pour discuter le statut de l'inconscient
- Exposer les critiques d'Alain, de Sartre et de Popper, et le problème de la responsabilité
- Construire un plan sur des sujets comme « L'inconscient est-il une excuse ? »
1. Avant Freud : ce qui échappe à la conscience
Est inconscient ce qui se passe en nous sans que nous en ayons conscience : la digestion, les automatismes (marcher, conduire), les souvenirs que nous ne sommes pas en train d'évoquer, les perceptions trop faibles pour être remarquées. Pris en ce sens, l'inconscient est un adjectif : il qualifie un état, il ne désigne pas une réalité psychique propre.
Contre Descartes, pour qui l'âme pense toujours et le sait, Leibniz montre que l'esprit est traversé d'une infinité de perceptions trop petites pour être aperçues. Elles agissent pourtant : elles expliquent nos inclinations, nos humeurs, nos choix apparemment sans raison.
[…] il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion […]
Dans l'Éthique et dans une lettre à Schuller, Spinoza explique que les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent. Une pierre lancée, si elle pouvait penser, croirait elle aussi qu'elle continue de se mouvoir par sa propre volonté.
Ne confonds pas l'inconscient freudien avec le subconscient ou le simple non-conscient. Pour Freud, l'inconscient n'est pas ce qui est faiblement conscient, ni ce qui est seulement oublié : c'est ce qui est activement maintenu hors de la conscience par une force, le refoulement.
2. Freud : l’hypothèse de l’inconscient psychique
Médecin, Freud soigne des patientes dites « hystériques », dont les symptômes (paralysies, douleurs) n'ont pas de cause organique. Il constate qu'ils disparaissent quand la patiente retrouve et exprime certains souvenirs pénibles. Il en conclut que ces souvenirs agissaient à son insu.
Mécanisme psychique par lequel des représentations liées à des désirs inacceptables (le plus souvent sexuels ou agressifs, souvent formés dans l'enfance) sont repoussées hors de la conscience et maintenues dans l'inconscient. Le refoulé ne disparaît pas : il cherche à revenir sous une forme déguisée.
Les deux topiques freudiennes
| Première topique (1900) | Seconde topique (1923) |
|---|---|
| Conscient : ce dont j’ai actuellement conscience | Ça : réservoir des pulsions, régi par le principe de plaisir, totalement inconscient |
| Préconscient : ce qui peut devenir conscient (un souvenir disponible) | Moi : instance qui tente de concilier les exigences du ça, du surmoi et de la réalité |
| Inconscient : le refoulé, séparé de la conscience par une censure | Surmoi : intériorisation des interdits parentaux et sociaux, source de la culpabilité |
- Le rêve : accomplissement déguisé d'un désir refoulé. Freud en fait la voie royale vers la connaissance de l'inconscient (L'Interprétation du rêve, 1900).
- Les actes manqués et les lapsus : oublier un rendez-vous qu'on redoutait, dire « je déclare la séance close » en voulant l'ouvrir (Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901).
- Les symptômes névrotiques : phobies, obsessions, paralysies sans cause organique.
Freud reconnaît que l'inconscient n'est pas observable directement : c'est une hypothèse. Mais elle est nécessaire, car les données de la conscience présentent des lacunes (actes sans motif connu, idées qui surgissent sans qu'on sache d'où) ; et elle est légitime, car elle permet d'expliquer ces faits et d'agir sur eux (la cure guérit). On infère l'inconscient en nous comme on infère la conscience chez autrui : à partir de ses effets.
[…] le moi n'est pas maître dans sa propre maison.
Freud parle d'une troisième blessure narcissique infligée à l'humanité : après Copernic (la Terre n'est pas le centre de l'univers) et Darwin (l'homme descend de l'animal), la psychanalyse montre que l'homme n'est même pas maître de son propre esprit.
3. Les critiques de l’inconscient
Dans les Éléments de philosophie, Alain reproche à Freud de faire de l'inconscient un autre moi, un personnage caché qui aurait ses intentions et ses ruses. Ce serait une mythologie dangereuse : en attribuant nos actes à un démon intérieur, on se donne une excuse. Pour Alain, l'inconscient n'est que ce qui en nous est mécanique, le corps ; l'homme reste responsable de ce qu'il pense et fait.
Dans L'Être et le Néant (1943), Sartre conteste l'idée de censure : pour refouler un désir, il faudrait savoir ce qu'on refoule, donc en avoir conscience. Ce que Freud appelle inconscient serait plutôt de la mauvaise foi : un mensonge à soi-même, par lequel la conscience se cache ce qu'elle sait pour fuir sa liberté et sa responsabilité.
[…] l'homme est condamné à être libre.
Karl Popper juge que la psychanalyse n'est pas une science, car elle n'est pas réfutable : tout comportement peut être interprété comme confirmant la théorie (si le patient accepte l'interprétation, elle est vraie ; s'il la refuse, c'est une résistance). Une théorie qui explique tout et ne peut jamais être prise en défaut n'explique rien scientifiquement.
Freud et ses critiques
| Auteur | Position | Argument principal |
|---|---|---|
| Freud | L’inconscient psychique existe | Hypothèse nécessaire (lacunes de la conscience) et légitime (elle guérit) |
| Alain | L’inconscient est le corps, non un autre moi | Personnifier l’inconscient fournit une excuse morale |
| Sartre | Il n’y a pas d’inconscient, mais de la mauvaise foi | Pour censurer, il faut savoir ce qu’on censure |
| Popper | La psychanalyse n’est pas une science | Elle n’est pas réfutable |
Critiquer la scientificité de la psychanalyse (Popper) n'est pas nier tout inconscient. Les sciences cognitives actuelles étudient d'ailleurs un « inconscient cognitif » (perceptions subliminales, biais, automatismes) qui n'est pas l'inconscient freudien mais montre que la conscience ne voit qu'une partie de ce qui se passe en nous.
4. Inconscient, liberté et responsabilité
Le problème moral de la notion est le suivant : si une part de mes actes est déterminée par des causes que j'ignore, suis-je encore responsable ? L'inconscient est-il une excuse ou une tâche ?
Freud ne dit pas que nous sommes condamnés à subir l'inconscient : la cure vise à faire revenir le refoulé à la conscience, pour que le sujet puisse le reconnaître et en disposer. Il résume ce programme par une formule devenue célèbre (Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, 1933) : « Wo Es war, soll Ich werden », que l'on traduit par « là où était le ça, le moi doit advenir ». Connaître ses déterminations, c'est commencer à s'en libérer.
Le droit pénal français prévoit l'irresponsabilité de la personne atteinte d'un trouble ayant aboli son discernement (article 122-1 du Code pénal). Mais un acte manqué ou un lapsus ne suppriment pas le discernement. Avoir des désirs inconscients n'empêche pas de répondre de ses actes : on peut être responsable non de ce qu'on désire, mais de ce qu'on fait de ses désirs.
Un étudiant oublie systématiquement de réviser une matière qu'il dit pourtant aimer. Freud y verrait un acte manqué : un désir contraire (peut-être celui d'échouer dans une filière choisie pour faire plaisir à quelqu'un) se manifeste. Alain répondrait qu'il ne faut pas chercher un démon caché : il faut reprendre la volonté en main. Sartre parlerait de mauvaise foi : l'étudiant sait au fond qu'il fuit cette matière. Les trois lectures s'accordent sur un point : l'oubli signifie quelque chose, et l'étudiant a à le comprendre.
Au bac, une copie qui se contente d'opposer « Freud dit que l'inconscient existe / Sartre dit qu'il n'existe pas » reste superficielle. Va plus loin en montrant ce qui est en jeu : la place de la liberté, et la possibilité de se connaître et de se transformer.
5. Sujets possibles et liens
Problème : si nos actes ont des causes inconscientes, il semble injuste de nous les reprocher ; mais si l'inconscient excuse tout, il n'y a plus ni morale ni droit.
- I. L'inconscient semble réduire la responsabilité : le moi n'est pas maître dans sa maison (Freud), nous ignorons les causes de nos désirs (Spinoza).
- II. Mais en faire une excuse est une faute : Alain (mythologie d'un autre moi), Sartre (mauvaise foi). La responsabilité porte sur ce qu'on fait, non sur ce qu'on désire.
- III. L'inconscient n'est pas une excuse mais une tâche : connaître ce qui nous détermine pour en devenir responsable (« là où était le ça, le moi doit advenir »).
- I. Par définition, non : ce qui est inconscient échappe à la conscience, et le refoulement résiste.
- II. Pourtant on peut le connaître indirectement, par ses effets : rêves, lapsus, symptômes (connaissance médiate, par inférence).
- III. Cette connaissance n'est jamais solitaire ni définitive : elle passe par un autre (l'analyste) et par un travail ; on ne « connaît » pas l'inconscient comme un objet, on transforme son rapport à lui.
- Sommes-nous maîtres de nos pensées ?
- L'hypothèse de l'inconscient menace-t-elle la liberté ?
- Peut-on se mentir à soi-même ?
- Puis-je être sûr de savoir ce que je veux ?
- L'inconscient nous rend-il étrangers à nous-mêmes ?
Liens avec d’autres notions
| Notion | Point de contact |
|---|---|
| La conscience | Limites de la transparence à soi ; le cogito en question |
| La liberté | Déterminisme psychique, illusion du libre arbitre (Spinoza) |
| Le devoir | Responsabilité ; surmoi et conscience morale |
| La science | Statut de la psychanalyse, réfutabilité (Popper) |
| L’art | Sublimation, rêve et création |
| Le langage | Lapsus ; la cure par la parole |
L’essentiel à retenir
- Au sens large, est inconscient ce qui se passe en nous sans conscience (automatismes, petites perceptions chez Leibniz).
- Spinoza : nous nous croyons libres car nous ignorons les causes de nos désirs.
- Freud : l'inconscient est une instance active, constituée par le refoulement de désirs inacceptables.
- Ça (pulsions), moi (médiateur), surmoi (interdits intériorisés) : la seconde topique.
- Rêves, lapsus, actes manqués, symptômes : le refoulé revient sous forme déguisée.
- L'inconscient est une hypothèse nécessaire et légitime : on l'infère de ses effets.
- Alain : pas d'« autre moi » ; Sartre : la mauvaise foi ; Popper : la psychanalyse n'est pas réfutable.
- L'inconscient n'est pas une excuse mais une tâche : « là où était le ça, le moi doit advenir ».
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