L'existence humaine et la culture
Le temps
Durée, instant, mémoire et finitude
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- Distinguer temps objectif (mesuré) et temps vécu (durée), instant, durée et éternité
- Exposer le paradoxe d'Augustin et les conceptions d'Aristote, de Kant et de Bergson
- Penser le rapport de l'homme au passé (mémoire), au présent et à l'avenir (projet, attente)
- Réfléchir à la finitude et au rapport à la mort (Épicure, Montaigne, Pascal, Heidegger)
- Construire un plan sur des sujets comme « Le temps est-il notre ennemi ? »
1. Qu’est-ce que le temps ?
Rien ne nous est plus familier que le temps : nous le mesurons, le perdons, le gagnons. Pourtant, dès qu'on cherche à le définir, il se dérobe.
Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l'expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus.
Le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, et le présent, s'il restait présent, ne serait plus du temps mais l'éternité. Le temps semble donc fait de ce qui n'est pas. Augustin résout la difficulté en plaçant le temps dans l'esprit : il y a un présent du passé (la mémoire), un présent du présent (l'attention) et un présent de l'avenir (l'attente). Le temps est une « distension » de l'âme.
- Instant : limite sans épaisseur entre passé et avenir.
- Durée : intervalle de temps ; chez Bergson, le temps vécu, continu et qualitatif.
- Éternité : non pas un temps infiniment long (cela, c'est la perpétuité), mais l'absence de temps, ce qui ne change pas.
- Temporalité : manière d'exister dans le temps propre à l'homme, tendu entre passé et avenir.
Platon, dans le Timée, appelle le temps l'« image mobile de l'éternité » : le monde sensible, qui change sans cesse, imite par la régularité des mouvements célestes la perfection immobile du modèle éternel.
2. Temps des choses ou temps de la conscience ?
Dans la Physique (livre IV), Aristote définit le temps comme le nombre du mouvement selon l'avant et l'après. Pas de temps sans changement : c'est en percevant un mouvement que nous percevons le temps. Mais Aristote se demande aussi s'il y aurait du temps sans une âme pour compter ce mouvement.
Dans la Critique de la raison pure (1781), Kant affirme que le temps n'est pas une chose ni une propriété des choses, mais une forme a priori de la sensibilité : la condition sous laquelle nous percevons tout phénomène (successif ou simultané). Il est donc à la fois subjectif (il appartient à notre manière de percevoir) et universel (il vaut pour tout esprit humain).
Pour Bergson (Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889), le temps mesuré par la science est un temps spatialisé : on le représente comme une ligne faite d'unités identiques et juxtaposées. Mais le temps vécu, la durée, est tout autre : continu, qualitatif, chaque moment se fond dans le suivant comme les notes d'une mélodie. Pour sentir la durée, il faut attendre : dans L'Évolution créatrice (1907), Bergson remarque que pour faire un verre d'eau sucrée, il faut attendre que le sucre fonde, et ce temps-là n'est pas un nombre mais une impatience.
Deux temps
| Critère | Temps objectif (mesuré) | Temps vécu (durée) |
|---|---|---|
| Nature | Quantité homogène, divisible | Qualité continue, indivisible |
| Instrument | Horloge, calendrier | Conscience, mémoire |
| Exemple | Un cours dure 55 minutes | Ce cours m’a paru interminable |
| Valeur | Commun, permet la coordination sociale | Singulier, fait la substance de ma vie |
| Auteur | Aristote, la physique | Augustin, Bergson |
Ne dis pas que le temps objectif est « faux » et le temps vécu « vrai ». Ce sont deux aspects : sans le temps commun, aucune vie sociale (rendez-vous, travail, médecine) ne serait possible ; sans le temps vécu, le temps n'aurait aucun sens pour nous.
3. Passé, présent, avenir : l’homme dans le temps
La mémoire n'est pas une simple conservation : elle sélectionne et reconstruit. Bergson distingue la mémoire-habitude (réciter une leçon apprise par cœur, un savoir du corps) et la mémoire pure, qui conserve chaque moment dans sa singularité. Pour Nietzsche (Seconde Considération inactuelle), l'oubli est aussi nécessaire à la vie que la mémoire : un homme incapable d'oublier ne pourrait plus agir.
Pascal observe que nous ne nous tenons jamais au présent : nous regrettons le passé, nous anticipons l'avenir, et le présent ne nous sert que de moyen. Nous fuyons le présent parce qu'il nous blesse ou nous ennuie.
Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Les stoïciens et les épicuriens enseignent au contraire à habiter le présent : le passé est hors de notre pouvoir, l'avenir incertain ; seul le présent est à nous. Sénèque, dans De la brièveté de la vie, soutient que la vie n'est pas courte, mais que nous la gaspillons en occupations qui nous dispersent. Rousseau, dans la cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, décrit un état où l'âme, au bord du lac de Bienne, jouit du seul sentiment de l'existence, sans regret ni attente.
Pour Sartre, l'homme se définit par ce qu'il fait de lui-même : il est projet, toujours tourné vers un avenir qu'il choisit. Le passé n'est pas un destin, mais ce que j'ai à dépasser ; l'avenir n'est pas donné, il est à faire.
Un lycéen qui prépare le concours de médecine vit tout son présent en fonction d'un avenir (« quand je serai en deuxième année… »). Pascal y verrait une fuite ; Sartre, la marque même de l'existence humaine, qui se projette. Les stoïciens lui conseilleraient de faire bien ce qu'il fait maintenant : réviser cette leçon-ci, plutôt que s'angoisser du résultat qui ne dépend pas entièrement de lui.
4. Finitude : le temps et la mort
Le temps n'est pas seulement le cadre de notre vie : il en est la limite. Être dans le temps, c'est être mortel. D'où une question centrale : faut-il penser à la mort, ou l'oublier ?
Dans la Lettre à Ménécée, Épicure argumente : tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or la mort est la privation de sensation. Quand nous sommes, la mort n'est pas là ; quand la mort est là, nous ne sommes plus. Craindre la mort est donc absurde, et cette crainte gâche la vie.
Que philosopher, c'est apprendre à mourir.
Montaigne reprend la sagesse antique : pour ôter à la mort son étrangeté, il faut l'avoir souvent en tête, s'y accoutumer. Méditer la mort, c'est méditer la liberté : celui qui a appris à mourir a désappris à servir. Plus tard, Montaigne adoucit sa position : il vaut mieux apprendre à vivre, et la mort viendra comme une suite naturelle.
Dans Être et Temps (1927), Heidegger montre que l'homme fuit d'ordinaire la pensée de sa mort dans le « on » (« on meurt », c'est-à-dire : pas moi, pas maintenant). Assumer sa mort comme sa possibilité la plus propre, c'est au contraire revenir à soi et exister de façon authentique : la finitude donne son poids à chaque choix.
Face à la mort
| Auteur | Attitude | Argument |
|---|---|---|
| Épicure | Ne pas la craindre | Elle n’est rien pour nous : là où elle est, nous ne sommes pas |
| Montaigne | S’y préparer, puis apprendre à vivre | Apprivoiser la mort libère de la servitude |
| Pascal | Ne pas s’en divertir | Le divertissement nous cache notre condition mortelle |
| Heidegger | L’assumer | L’être-pour-la-mort rend l’existence authentique |
| Spinoza | Ne pas y penser | L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort ; sa sagesse est une méditation de la vie |
5. Sujets possibles et liens
Problème : le temps use, fait vieillir et conduit à la mort ; mais sans lui, rien ne pourrait se faire, ni projet, ni progrès, ni histoire.
- I. Le temps détruit : vieillissement, oubli, finitude ; le présent nous échappe sans cesse (Pascal).
- II. Mais il est la condition de toute création et de toute liberté : l'homme est projet (Sartre), la durée est création continue (Bergson), le temps guérit.
- III. Le temps n'est ennemi que si nous le subissons : tout dépend de notre rapport au temps (Sénèque : la vie n'est pas courte, nous la gaspillons ; Heidegger : la finitude donne sens à l'existence).
- I. Non : le passé est irréversible ; il nous constitue (mémoire, habitudes, histoire).
- II. On peut pourtant l'oublier (Nietzsche : la faculté d'oubli est une force) ou le pardonner (Arendt : le pardon délie l'action passée).
- III. Se libérer du passé n'est pas l'effacer mais lui donner un sens nouveau : je ne choisis pas mon passé, mais je choisis ce qu'il signifie pour mon avenir (Sartre).
- Le présent a-t-il plus de réalité que le passé ?
- Faut-il vivre dans le présent ?
- Perdre son temps, est-ce perdre sa vie ?
- Peut-on échapper au temps ?
- La conscience de la mort rend-elle la vie absurde ?
Liens avec d’autres notions
| Notion | Point de contact |
|---|---|
| Le bonheur | Vivre au présent ; Pascal, Épicure, les stoïciens |
| La conscience | Le temps comme distension de l’âme (Augustin), la durée (Bergson) |
| La religion | Éternité, salut, immortalité |
| La science | Le temps mesuré de la physique |
| La liberté | L’homme comme projet (Sartre), le poids du passé |
| Le travail | Temps de travail, temps libre, loisir |
L’essentiel à retenir
- Augustin : le passé n'est plus, l'avenir pas encore ; le temps est dans l'esprit (mémoire, attention, attente).
- L'éternité n'est pas un temps très long (perpétuité) mais l'absence de temps.
- Aristote : le temps est le nombre du mouvement selon l'avant et l'après.
- Kant : le temps est une forme a priori de la sensibilité, subjective et universelle.
- Bergson : la durée vécue est qualitative et continue ; le temps des horloges est spatialisé.
- Pascal : nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre ; Sénèque : nous gaspillons notre vie.
- Épicure : la mort n'est rien pour nous ; Montaigne : philosopher, c'est apprendre à mourir.
- Heidegger : assumer sa finitude (être-pour-la-mort), c'est exister authentiquement.
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