L'existence humaine et la culture
La religion
Croyance, foi, raison et lien social
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- Définir la religion à partir du sacré et du lien (Durkheim, les deux étymologies)
- Utiliser les repères croire / savoir et origine / fondement pour penser la foi
- Exposer les rapports entre foi et raison : Thomas d'Aquin, Pascal, Kant, Spinoza
- Expliquer les critiques de la religion : Feuerbach, Marx, Nietzsche, Freud
- Construire un plan sur des sujets comme « Peut-on croire sans savoir ? »
1. Définir la religion
Deux étymologies latines sont proposées depuis l'Antiquité. Pour Cicéron, religio viendrait de relegere, relire, recueillir avec soin : la religion serait le scrupule, l'attention scrupuleuse aux rites. Pour Lactance, auteur chrétien, elle viendrait de religare, relier : la religion relierait les hommes à Dieu, et les hommes entre eux. Les deux sens dessinent les deux faces de la notion : un rapport au divin et un lien social.
Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent.
Pour Durkheim, toute religion repose sur une division du monde en deux domaines : le sacré (ce qui est séparé, protégé par des interdits, objet de respect) et le profane (la vie ordinaire). Cette définition ne fait pas intervenir Dieu : elle vaut aussi pour des religions sans dieu personnel, comme le bouddhisme.
Les composantes d’une religion
| Composante | Contenu | Exemple |
|---|---|---|
| Croyances | Affirmations sur le divin, le monde, le salut | La résurrection, la réincarnation |
| Rites | Pratiques réglées, gestes répétés | Prière, jeûne, sacrements |
| Communauté | Groupe uni par les mêmes croyances | Église, Oumma, sangha |
| Morale | Règles de conduite | Les dix commandements |
Ne confonds pas religion (une institution collective, avec ses rites et sa communauté) et foi (l'adhésion intérieure d'une personne). On peut avoir la foi hors de toute Église, et pratiquer des rites sans avoir la foi.
2. Croire et savoir
- Savoir : tenir pour vrai sur la base de preuves (démonstration, expérience) que tout esprit peut vérifier. Le savoir est objectivement et subjectivement suffisant.
- Croire : tenir pour vrai sans preuve suffisante. La croyance peut être une simple opinion (insuffisante subjectivement et objectivement) ou une foi (subjectivement certaine, objectivement insuffisante).
- La foi religieuse n'est pas un savoir incomplet : c'est une confiance (fides), un engagement de la personne.
Pour Thomas d'Aquin (Somme théologique, XIIIᵉ siècle), la raison et la foi ne peuvent se contredire, puisque toutes deux viennent de Dieu. La raison peut démontrer certaines vérités (l'existence de Dieu, par les cinq voies : premier moteur, cause première…) ; d'autres la dépassent (la Trinité) et relèvent de la révélation. La philosophie est la servante de la théologie, mais une servante qui a ses propres lumières.
Pour Pascal, la raison est impuissante à atteindre Dieu : les preuves métaphysiques ne convainquent que pendant l'instant de la démonstration. Dieu se donne au cœur, faculté d'intuition qui saisit aussi les premiers principes. Le pari s'adresse au libertin qui veut des raisons : si Dieu existe et que je crois, je gagne tout ; s'il n'existe pas, je ne perds rien de considérable. Il faut donc parier.
Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point.
C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.
Dans la Critique de la raison pure, Kant montre que la raison ne peut ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu : ces questions dépassent toute expérience possible. Mais la morale nous conduit à postuler l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, comme conditions d'un accord final entre vertu et bonheur. Dieu n'est pas objet de savoir, mais d'une foi rationnelle pratique.
Foi et raison : quatre positions
| Auteur | Rapport | Thèse |
|---|---|---|
| Thomas d’Aquin | Harmonie | La raison prouve certaines vérités, la foi complète la raison |
| Pascal | Ordre distinct | Dieu est sensible au cœur, non à la raison |
| Kant | Limitation | On ne peut savoir si Dieu existe ; on peut le postuler moralement |
| Spinoza | Séparation | La foi enseigne l’obéissance, la philosophie la vérité ; elles ne doivent pas empiéter l’une sur l’autre |
3. D’où vient la religion ? Les critiques modernes
À partir du XIXᵉ siècle, des penseurs ne demandent plus si les croyances religieuses sont vraies, mais d'où elles viennent. Il faut alors distinguer l'origine (la cause, psychologique ou sociale, qui explique qu'on croie) du fondement (ce qui justifierait la croyance). Montrer l'origine d'une croyance ne suffit pas, en toute rigueur, à prouver qu'elle est fausse.
Dans la préface du Traité théologico-politique (1670), Spinoza explique que les hommes, ballottés entre l'espoir et la crainte devant un avenir incertain, deviennent superstitieux : ils lisent des présages partout. Les pouvoirs politiques exploitent cette crainte. Spinoza identifie Dieu à la Nature (Deus sive Natura), et non à un juge personnel.
Dans L'Essence du christianisme (1841), Feuerbach soutient que l'homme projette hors de lui, dans un être imaginaire, ses propres qualités (amour, sagesse, puissance) portées à l'infini. Plus Dieu est riche, plus l'homme s'appauvrit : il s'aliène. La tâche est de reprendre en l'homme ce qu'il a donné à Dieu.
Marx reprend Feuerbach mais cherche la cause sociale : la religion est le soupir de la créature opprimée, la consolation imaginaire d'une misère réelle. Elle soulage la souffrance, mais en détourne l'homme de transformer les conditions qui la produisent. Critiquer la religion, c'est critiquer le monde qui en a besoin.
Elle est l'opium du peuple.
Dans L'Avenir d'une illusion (1927), Freud explique la religion par la détresse de l'homme face à la nature, à la mort et aux contraintes de la civilisation. Il retrouve chez l'adulte le besoin infantile d'un père protecteur. Une illusion, chez Freud, n'est pas une erreur : c'est une croyance motivée par un désir. On ne peut prouver ni réfuter les dogmes, mais on comprend pourquoi on veut y croire.
Dans Le Gai Savoir (§ 125), un « insensé » annonce sur la place du marché que Dieu est mort, et que ce sont les hommes qui l'ont tué. L'événement signifie l'effondrement des valeurs qui reposaient sur Dieu : il ouvre le risque du nihilisme, mais aussi la tâche de créer de nouvelles valeurs.
Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué !
4. Religion et vie collective
Pour Durkheim, la religion est d'abord un fait social : en célébrant le sacré, le groupe se célèbre lui-même et renforce sa cohésion. Les grandes fêtes religieuses sont des moments d'effervescence collective où chacun éprouve la force du groupe.
Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), Bergson distingue une religion statique, qui protège le groupe, rassure face à la mort et soude une société close, et une religion dynamique, celle des mystiques, qui s'ouvre à l'humanité entière par un élan d'amour.
Les guerres de religion ont conduit à penser la tolérance : pour Locke (Lettre sur la tolérance, 1689), l'État s'occupe des biens civils (vie, liberté, propriété) et n'a aucun pouvoir sur le salut des âmes, qui relève de la conviction intime. En France, la loi de 1905 sépare les Églises et l'État : la République garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, mais n'en reconnaît ni n'en finance aucun.
Un patient refuse une transfusion pour des raisons religieuses. Le médecin est partagé entre le devoir de soigner et le respect de la liberté de conscience. Le droit français reconnaît le droit du patient majeur et conscient de refuser un traitement, après information. Le cas montre que la religion n'est pas seulement une affaire de croyance privée : elle engage des choix concrets, qui rencontrent la loi commune.
5. Sujets possibles et liens
Problème : croire sans preuve semble irrationnel ; mais nous croyons sans cesse ce que nous ne savons pas, et certaines croyances (morales, religieuses) ne peuvent pas devenir des savoirs.
- I. Croire sans savoir est une faiblesse : l'opinion doit céder au savoir (Platon) ; la superstition naît de la crainte (Spinoza).
- II. Mais croire est inévitable et souvent raisonnable : on croit le témoignage, la science qu'on n'a pas vérifiée soi-même ; la foi religieuse relève d'un autre ordre que la raison (Pascal).
- III. Il faut distinguer les croyances qui prétendent au savoir (et doivent être examinées) et celles qui ne le peuvent pas par nature : Kant limite le savoir pour faire place à une foi rationnelle. Croire sans savoir est légitime si l'on sait qu'on croit.
- I. La religion s'explique par des désirs et des besoins : Feuerbach (projection), Marx (consolation), Freud (détresse infantile).
- II. Mais expliquer l'origine d'une croyance ne prouve pas qu'elle est fausse : Freud reconnaît qu'une illusion n'est pas une erreur. La question de la vérité reste ouverte (Kant).
- III. La religion n'est pas « que » croyance : elle est aussi lien social (Durkheim), morale, élan (Bergson). Même jugée illusoire, elle a des fonctions réelles.
- La foi est-elle contraire à la raison ?
- Peut-on se passer de religion ?
- La religion divise-t-elle les hommes ?
- Faut-il des preuves pour croire ?
- La religion est-elle une affaire privée ?
Liens avec d’autres notions
| Notion | Point de contact |
|---|---|
| La vérité | Croire et savoir ; opinion, foi, preuve |
| La raison | Foi et raison ; preuves de l’existence de Dieu |
| L’État | Tolérance (Locke), laïcité, pouvoir et religion (Spinoza) |
| Le devoir | Morale religieuse et morale laïque ; Antigone |
| Le temps | Éternité, salut, finitude |
| L’inconscient | Freud : la religion comme illusion née de la détresse |
L’essentiel à retenir
- Relegere (Cicéron : recueillir avec scrupule) et religare (Lactance : relier) : rapport au divin et lien social.
- Durkheim : la religion repose sur la séparation du sacré et du profane et unit une communauté.
- Savoir repose sur des preuves ; croire est tenir pour vrai sans preuve suffisante ; la foi est une confiance.
- Thomas d'Aquin : foi et raison s'accordent ; Pascal : Dieu sensible au cœur, non à la raison.
- Kant : on ne peut ni prouver ni réfuter Dieu ; on peut le postuler moralement.
- Feuerbach (projection), Marx (opium du peuple), Freud (illusion née de la détresse) expliquent l'origine de la religion.
- L'origine d'une croyance n'est pas son fondement : en montrer la cause ne prouve pas qu'elle est fausse.
- Locke : tolérance, l'État n'a pas de pouvoir sur les âmes ; loi de 1905 : séparation des Églises et de l'État.
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