L'existence humaine et la culture
La technique
Outil, maîtrise de la nature, progrès et risques
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- Définir la technique et la distinguer de la science, de l'art et du simple outil
- Expliquer ce que la technique dit de la nature humaine : mythe de Prométhée, Aristote, Bergson
- Exposer le projet moderne de maîtrise de la nature (Descartes) et ses critiques (Heidegger, Jonas)
- Discuter la neutralité de la technique avec le repère moyen / fin
- Construire un plan sur des sujets comme « La technique nous libère-t-elle ? »
1. Qu’est-ce que la technique ?
Du grec technè : savoir-faire. La technique est l'ensemble des procédés méthodiques par lesquels l'homme transforme la nature pour atteindre des fins, et, par extension, l'ensemble des outils et machines qui en résultent. Elle est transmissible : une technique s'enseigne et s'apprend, à la différence d'un don.
Technique, science, art
| Critère | Technique | Science | Art |
|---|---|---|---|
| Visée | L’efficacité, l’utile | La connaissance vraie | Le beau, l’œuvre |
| Question | Comment faire ? | Pourquoi est-ce ainsi ? | Que montrer ? |
| Produit | Un objet ou un résultat utile | Une théorie, une loi | Une œuvre singulière |
| Exemple | Construire un pont | Calculer la résistance des matériaux | Peindre le pont |
- L'outil prolonge le corps et reste dirigé par lui (le marteau, le scalpel) : l'habileté de l'utilisateur est décisive.
- La machine possède sa propre source d'énergie et effectue une suite d'opérations : l'homme la surveille plus qu'il ne la manie. Marx montre que, dans l'usine, ce n'est plus l'ouvrier qui se sert de l'outil, mais l'ouvrier qui sert la machine.
Aujourd'hui, technique et science sont étroitement liées : on parle de technoscience. La science moderne a besoin d'instruments (télescope, IRM) et la technique applique des théories (l'électronique, la génétique). Distingue-les par leur visée (connaître / produire), non par leur séparation de fait.
2. L’homme, un être technique
Dans le Protagoras de Platon, Épiméthée distribue aux animaux toutes les qualités (griffes, fourrure, vitesse) et, imprévoyant, ne laisse rien à l'homme, nu et sans défense. Prométhée vole alors aux dieux le feu et les arts techniques pour les donner aux hommes. Mais cela ne suffit pas : les hommes s'entretuent. Zeus leur envoie alors la pudeur et la justice, c'est-à-dire l'art politique. Le mythe enseigne que la technique compense une faiblesse naturelle, mais qu'elle ne suffit pas à faire vivre les hommes ensemble.
Dans Les Parties des animaux, Aristote discute la thèse d'Anaxagore, selon laquelle l'homme est le plus intelligent des animaux parce qu'il a des mains. Aristote renverse l'argument : c'est parce qu'il est le plus intelligent qu'il a des mains. La main n'est pas un outil unique, mais un instrument capable de devenir griffe, pince, lance : elle tient lieu de tous les outils (dans le traité De l'âme, Aristote l'appelle l'instrument des instruments), adaptée à un être capable de tous les arts.
Bergson propose de définir l'homme non comme homo sapiens (l'homme qui sait) mais comme homo faber (l'homme qui fabrique). L'intelligence humaine est d'abord pratique : elle se reconnaît à la fabrication d'outils, et surtout d'outils à faire des outils.
[…] l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication.
Le chimpanzé utilise une brindille pour attraper des termites : il se sert d'un outil. Mais il ne fabrique pas d'outil pour fabriquer cette brindille, et il ne transmet pas une technique qui se perfectionne de génération en génération. Ce qui distingue la technique humaine, c'est l'accumulation et l'invention : elle a une histoire.
3. Maîtriser la nature : le projet moderne
Dans la sixième partie du Discours de la méthode (1637), Descartes oppose à la philosophie spéculative de l'École une philosophie pratique : en connaissant les forces de la nature aussi distinctement que les métiers des artisans, nous pourrions les employer à tous nos usages. Le but principal est la conservation de la santé, premier des biens : la médecine est la grande promesse de la science moderne.
[…] et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.
Note le mot « comme » : Descartes ne dit pas que l'homme est maître de la nature, mais qu'il peut agir comme s'il l'était. Pour lui, le seul vrai maître de la nature est Dieu. Oublier ce « comme » est un contresens fréquent.
La technique libère l'homme de la nécessité : elle épargne l'effort physique, allonge l'espérance de vie, réduit les distances. Pour les penseurs du progrès (les Lumières, Condorcet), elle va de pair avec le progrès moral et politique : un homme moins écrasé par le besoin a le loisir de penser et de se gouverner.
Vaccins, antibiotiques, imagerie, chirurgie mini-invasive : la médecine moderne réalise le projet cartésien. L'espérance de vie en France est passée d'environ 30 ans au XVIIIᵉ siècle à plus de 80 ans aujourd'hui. Mais la même puissance pose des questions inédites : jusqu'où prolonger la vie ? Faut-il modifier le génome humain ? Qui décide ?
4. La technique en question
On dit souvent que la technique n'est qu'un moyen : bonne ou mauvaise selon l'usage qu'on en fait (le couteau qui coupe le pain ou qui tue). Cette thèse de la neutralité fait reposer toute la responsabilité sur l'utilisateur. Mais elle est discutable : certaines techniques, par leur puissance (l'arme nucléaire), leur échelle ou les habitudes qu'elles imposent, transforment nos fins elles-mêmes.
Dans « La question de la technique » (1953), Heidegger distingue la technique ancienne et la technique moderne. Le moulin à vent laisse le vent souffler ; la centrale électrique, elle, somme le fleuve de livrer son énergie. La technique moderne est un arraisonnement (Gestell) : elle traite toute chose, y compris l'homme, comme un stock disponible pour l'exploitation. Le danger n'est pas tel ou tel accident, mais une manière de voir le monde qui ne laisse plus rien être pour lui-même.
Hans Jonas (Le Principe responsabilité, 1979) constate que la puissance technique moderne est telle que nos actes peuvent avoir des effets irréversibles sur la nature et sur les générations futures. L'éthique traditionnelle, centrée sur le prochain et le présent, ne suffit plus. Il faut une éthique du futur, qui donne la priorité au pronostic du pire (une « heuristique de la peur »).
Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre.
Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.
Les positions sur la technique
| Auteur | La technique est… | Conséquence |
|---|---|---|
| Platon (Protagoras) | Un don qui compense la faiblesse naturelle | Elle ne suffit pas sans l’art politique |
| Aristote | L’expression de l’intelligence (la main) | L’homme est fait pour tous les arts |
| Descartes | Le moyen de nous rendre comme maîtres de la nature | Progrès de la médecine et du bien-être |
| Bergson | L’essence de l’intelligence (homo faber) | L’homme se définit par la fabrication |
| Heidegger | Un arraisonnement du monde | Tout devient stock exploitable |
| Jonas | Une puissance aux effets irréversibles | Nouvelle éthique de la responsabilité |
5. Sujets possibles et liens
Problème : la technique nous affranchit des contraintes naturelles ; mais elle crée de nouvelles dépendances et une puissance qui nous échappe.
- I. Oui : elle libère de la nécessité, du travail pénible, de la maladie (Descartes, le progrès médical).
- II. Mais elle crée de nouvelles servitudes : l'ouvrier au service de la machine (Marx), la dépendance aux objets connectés, l'arraisonnement de toute chose (Heidegger).
- III. La technique ne libère pas par elle-même : elle donne des moyens, mais la liberté dépend du choix des fins, qui n'est pas technique. Il faut une sagesse de la puissance (Jonas, et Zeus envoyant la justice dans le mythe de Prométhée).
- I. Le possible technique semble appeler sa réalisation : refuser une technique, c'est refuser un progrès.
- II. Mais le possible n'est pas le légitime : clonage humain, armes de destruction massive ; la technique ne dit pas ce qu'il faut faire.
- III. Il faut soumettre le possible au jugement moral et politique : bioéthique, principe de précaution, débat démocratique.
- La technique n'est-elle qu'un moyen ?
- Peut-on maîtriser la technique ?
- La technique éloigne-t-elle l'homme de la nature ?
- Le progrès technique est-il un progrès humain ?
- Faut-il avoir peur de la technique ?
Liens avec d’autres notions
| Notion | Point de contact |
|---|---|
| La nature | Maîtrise de la nature, nature humaine (Prométhée) |
| Le travail | Outil et machine, aliénation (Marx) |
| La science | Technoscience, application des théories |
| L’art | Technè, artisan et artiste, reproductibilité (Benjamin) |
| Le devoir | Responsabilité envers les générations futures (Jonas) |
| La liberté | Libération de la nécessité ou nouvelles dépendances |
L’essentiel à retenir
- Technè = savoir-faire : procédés méthodiques et transmissibles pour transformer la nature.
- La technique vise l'efficace, la science le vrai, l'art le beau.
- L'outil prolonge le corps ; la machine impose son rythme (Marx : l'ouvrier sert la machine).
- Protagoras : la technique compense la faiblesse naturelle de l'homme, mais il faut aussi l'art politique.
- Aristote : l'homme a des mains parce qu'il est intelligent ; Bergson : homo faber, des outils à faire des outils.
- Descartes : nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », d'abord pour la santé.
- Heidegger : la technique moderne arraisonne la nature et en fait un stock.
- Jonas : une puissance aux effets irréversibles exige une éthique de la responsabilité envers le futur.
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