L'existence humaine et la culture

Le travail

Peine, transformation de la nature, aliénation et réalisation de soi

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Ce que tu dois savoir faire
  • Définir le travail et le distinguer de l'activité, du jeu, de l'œuvre et de l'emploi
  • Utiliser les repères obligation / contrainte et moyen / fin pour penser la valeur du travail
  • Expliquer les thèses de Marx (travail humain, aliénation), de Hegel (maître et esclave) et de Locke (propriété)
  • Distinguer travail, œuvre et action avec Arendt, et penser le rapport entre travail et loisir
  • Construire un plan sur des sujets comme « Le travail n'est-il qu'un moyen de gagner sa vie ? »

1. Définir le travail

Définition — Travail

Activité consciente et méthodique par laquelle l'homme transforme la nature (ou une matière) pour produire ce qui répond à ses besoins. Le travail suppose un effort, une fin extérieure à l'activité elle-même et un délai entre l'effort et sa satisfaction.

Le travail et ses voisins

NotionDéfinitionDifférence avec le travail
ActivitéTout ce que l’on faitPlus large : se promener est une activité, pas un travail
JeuActivité libre, qui a sa fin en elle-mêmeLe travail vise un résultat extérieur et s’impose
EmploiTravail rémunéré dans un cadre socialPlus étroit : le travail domestique ou bénévole n’est pas un emploi
Œuvre (Arendt)Production d’objets durablesLe travail au sens strict produit le consommable, aussitôt détruit

L'étymologie souvent citée rattache « travail » au latin tripalium, instrument à trois pieux qui servait à immobiliser les animaux (ou, selon certains, à torturer). Cette étymologie est discutée par les linguistes ; mais elle traduit une représentation ancienne : le travail comme peine. Dans la Genèse, il est le châtiment d'Adam chassé du paradis : l'homme devra gagner son pain à la sueur de son front.

Piège fréquent

Ne réduis pas le travail à l'emploi salarié. Beaucoup de sujets jouent sur l'écart entre le travail en général (transformation de la nature) et la forme historique qu'il prend dans nos sociétés (salariat, division du travail).

2. Le travail, propre de l’homme ?

Propriété — Marx : l’architecte et l’abeille

Dans Le Capital (1867), Marx définit le travail comme un processus entre l'homme et la nature, par lequel l'homme règle ses échanges avec elle. Ce qui fait la spécificité du travail humain, c'est la conscience du but : le résultat existe d'abord idéalement dans l'esprit du travailleur, et sa volonté discipline ses gestes en vue de cette fin. L'animal agit par instinct ; l'homme projette.

[…] ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche.

— Karl Marx, Le Capital (1867), livre I
Propriété — En transformant la nature, l’homme se transforme

Marx ajoute qu'en agissant sur la nature extérieure, l'homme modifie en même temps sa propre nature : il développe des facultés qui sommeillaient en lui (habileté, patience, savoir). Le travail est formateur. Kant soulignait déjà que l'homme est le seul animal qui doive travailler : la nature ne lui a rien donné tout fait, il doit tout tirer de lui-même.

Propriété — Hegel : la dialectique du maître et de l’esclave

Dans la Phénoménologie de l'esprit (1807), deux consciences luttent pour être reconnues. Celle qui a peur de mourir devient esclave et travaille pour l'autre, qui devient maître et jouit sans travailler. Mais le renversement se produit : le maître dépend de l'esclave pour tout, tandis que l'esclave, en façonnant les choses, discipline ses désirs, acquiert un savoir-faire et se reconnaît dans son ouvrage. Le travail est le chemin par lequel l'esclave conquiert sa liberté.

Propriété — Locke : le travail fonde la propriété

Dans le Second Traité du gouvernement (1690), Locke soutient que chacun est propriétaire de sa personne, donc du travail de ses mains. En mêlant son travail à une chose de la nature (cueillir un fruit, cultiver un champ), l'homme en fait sa propriété. Le travail est ainsi à l'origine du droit de propriété et de la plus grande part de la valeur des choses.

3. Le travail aliéné

Définition — Aliénation

Du latin alienus, « étranger » : situation où l'homme devient étranger à lui-même, à son activité et à ce qu'il produit. Le terme a aussi un sens juridique (aliéner un bien = le céder) et médical (l'« aliéné », ancien nom du malade mental).

Propriété — Marx : les quatre formes de l’aliénation

Dans les Manuscrits de 1844, Marx montre que, dans le travail salarié capitaliste, l'ouvrier est aliéné :

  1. au produit de son travail, qui appartient à un autre et se dresse contre lui comme une puissance étrangère (le capital) ;
  2. à son activité, qui n'est plus l'expression de lui-même mais un simple moyen de survivre : il ne se sent lui-même qu'en dehors du travail ;
  3. à son essence humaine, puisque le travail libre et conscient est ce qui distingue l'homme ;
  4. aux autres hommes, avec qui il n'entretient plus que des rapports de concurrence ou de domination.
Propriété — La division du travail

Adam Smith (La Richesse des nations, 1776) montre, avec l'exemple de la manufacture d'épingles, que diviser la fabrication en opérations simples multiplie la productivité. Mais il reconnaît lui-même qu'un homme qui passe sa vie à répéter quelques gestes devient aussi borné qu'une créature humaine peut l'être. Le travail à la chaîne (le taylorisme, Les Temps modernes de Chaplin) pousse cette logique jusqu'au bout.

Propriété — Simone Weil : la condition ouvrière

Simone Weil, agrégée de philosophie, travaille comme ouvrière chez Alsthom et Renault en 1934-1935. Dans La Condition ouvrière, elle décrit la fatigue, la soumission au rythme de la machine et aux ordres, l'impossibilité de penser. Le malheur ouvrier n'est pas d'abord la peine physique, mais l'absence de sens et de maîtrise de son propre geste. Elle n'en conclut pas qu'il faut abolir le travail, mais qu'il faut lui rendre sa dimension spirituelle et la compréhension de ce qu'on fait.

Propriété — Nietzsche : le travail, meilleure des polices

Dans Aurore (§ 173), Nietzsche dénonce l'éloge du travail : le travail épuise l'énergie nerveuse, détourne de la réflexion, de la rêverie, de l'amour et de la haine. Une société qui travaille sans cesse est une société docile et sûre, où l'individu n'a plus la force de s'affirmer.

4. Travail, œuvre, action et loisir

Propriété — Arendt : trois activités humaines

Dans Condition de l'homme moderne (1958), Hannah Arendt distingue :

  • le travail (labor), qui répond aux besoins biologiques et produit des biens aussitôt consommés (la nourriture) : il est cyclique et ne laisse rien ;
  • l'œuvre (work), qui fabrique des objets durables (une maison, une table, une œuvre d'art) et construit un monde commun ;
  • l'action, qui se déroule directement entre les hommes par la parole et les actes politiques.

Arendt craint qu'une société de travailleurs, qui ramène tout à la production et à la consommation, oublie l'œuvre et l'action.

Arendt : travail, œuvre, action

ActivitéCe qu’elle produitCondition humaineExemple
TravailDes biens consommablesLa vie biologiqueCultiver, cuisiner
ŒuvreDes objets durables, un mondeL’appartenance à un mondeConstruire une maison, écrire un livre
ActionDes événements, des histoiresLa pluralité des hommesDébattre, fonder une association
Propriété — Aristote : le loisir, fin du travail

Pour Aristote, le travail manuel est réservé aux esclaves, et l'homme libre se consacre au loisir (scholè, qui a donné « école »), c'est-à-dire à l'étude, à la politique, à la contemplation. Le travail est un moyen, le loisir une fin. Aristote remarque que si les navettes tissaient d'elles-mêmes, les maîtres n'auraient plus besoin d'esclaves, une intuition qui annonce la question des machines.

Le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin.

— Voltaire, Candide (1759), chapitre 30
Exemple — Un cas à analyser

Une infirmière dit : « Mon travail est épuisant, mal payé, mais je ne ferais rien d'autre. » Les deux dimensions coexistent : la contrainte (horaires, fatigue, nécessité de gagner sa vie) et la réalisation de soi (sens, utilité reconnue, compétence). Le problème n'est pas de choisir entre les deux, mais de comprendre ce qui fait pencher l'un ou l'autre : la reconnaissance, l'autonomie, le sens perçu.

5. Sujets possibles et liens

Méthode — « Le travail n’est-il qu’un moyen de gagner sa vie ? »

Problème : on travaille d'abord pour subvenir à ses besoins, mais le travail semble aussi être ce par quoi l'on se forme et l'on trouve une place parmi les autres.

  • I. Oui : le travail est une nécessité vitale (Genèse, besoin) ; dans le salariat, il devient un simple moyen de survivre (Marx : on ne se sent soi-même qu'en dehors du travail).
  • II. Non : il est aussi formation de soi (Hegel), réalisation d'un projet conscient (Marx), source de propriété et de reconnaissance (Locke) ; il éloigne l'ennui et le vice (Voltaire).
  • III. Le travail est un moyen qui peut devenir une fin : tout dépend des conditions (Weil : la maîtrise et le sens du geste). « Gagner sa vie », c'est d'ailleurs aussi lui donner forme.
Méthode — « Faut-il se libérer du travail ? »
  • I. Oui : le travail est peine et aliénation (Marx, Nietzsche) ; l'idéal du loisir (Aristote) et les machines pourraient nous en délivrer.
  • II. Mais sans travail, l'homme perd une part de lui-même : formation (Hegel), lien social, utilité (l'expérience du chômage).
  • III. Il ne faut pas se libérer du travail mais dans le travail : transformer ses conditions, et préserver l'œuvre et l'action (Arendt) dans une société qui tend à tout réduire au travail.
Exemple — Autres sujets
  • Le travail rend-il libre ?
  • Peut-on aimer son travail ?
  • Le travail est-il une valeur ?
  • La technique nous dispensera-t-elle de travailler ?
  • Travailler, est-ce seulement produire ?

Liens avec d’autres notions

NotionPoint de contact
La techniqueOutil et machine ; travail à la chaîne ; automatisation
La natureTransformer la nature ; l’homme transformé par son travail
La libertéAliénation ou libération (Marx, Hegel)
Le bonheurLe travail rend-il heureux ? Voltaire, Nietzsche
La justicePropriété (Locke), juste rémunération, exploitation
L’artŒuvre et travail ; artisan et artiste

L’essentiel à retenir

  1. Le travail est une activité consciente et méthodique de transformation de la nature en vue de satisfaire des besoins.
  2. Ne pas confondre travail, emploi (travail rémunéré), jeu (fin en soi) et œuvre (production durable).
  3. Marx : l'architecte construit dans sa tête avant de construire dans la réalité ; le travail humain est conscient de son but.
  4. En transformant la nature, l'homme se transforme lui-même.
  5. Hegel : l'esclave, par le travail, se forme et conquiert sa liberté ; le maître devient dépendant.
  6. Locke : le travail fonde la propriété.
  7. Aliénation (Marx) : l'ouvrier devient étranger à son produit, à son activité, à son essence et aux autres.
  8. Arendt distingue travail, œuvre et action ; Aristote fait du loisir la fin du travail.

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