La connaissance
Le langage
Signe, communication, pensée et pouvoir des mots
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- Distinguer langage, langue et parole, puis signe, signal et symbole
- Expliquer ce qui sépare la communication animale du langage humain (Aristote, Descartes, Benveniste)
- Discuter le rapport entre les mots et la pensée en confrontant Bergson et Hegel
- Analyser le pouvoir des mots : persuader ou convaincre, dire et faire, nommer et manipuler
- Problématiser et construire le plan d'une dissertation sur le langage
1. Définitions et distinctions
Le langage est si familier qu'on ne le remarque plus : tu penses, tu discutes, tu te disputes, tu t'excuses avec des mots. La philosophie part de cette évidence pour poser une question vertigineuse : les mots sont-ils de simples outils au service d'une pensée qui existerait sans eux, ou bien la forme même de notre pensée et de notre rapport au monde ?
- Le langage est la faculté de communiquer et d'exprimer une pensée au moyen de signes. C'est une capacité universelle de l'espèce humaine.
- Une langue est un système particulier de signes, propre à une communauté (le français, le wolof, la langue des signes française). Elle est sociale et s'impose à l'individu.
- La parole est l'usage singulier et concret qu'un individu fait de la langue, ici et maintenant.
Cette distinction vient du linguiste Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916).
Un signe est une chose qui renvoie à autre chose qu'elle-même. Le signe linguistique unit deux faces inséparables :
- le signifiant : l'image acoustique ou graphique (les sons « ar-bre ») ;
- le signifié : le concept auquel il renvoie (l'idée d'arbre).
Le référent est la chose réelle désignée (cet arbre-ci, dans la cour).
Le signe linguistique est arbitraire.
Arbitraire ne veut pas dire « choisi au hasard par chacun » : rien, dans le concept d'arbre, n'impose les sons « arbre » plutôt que tree ou Baum. Le lien est conventionnel, et c'est précisément pour cela qu'il varie d'une langue à l'autre — mais une fois la convention établie, l'individu ne peut pas la changer seul.
Ne pas confondre
| Notion | Rapport à la chose | Exemple |
|---|---|---|
| Indice | lien naturel de cause à effet | la fumée indique le feu ; la fièvre indique une infection |
| Signal | déclenche mécaniquement une réaction | la sonnerie qui fait saliver le chien de Pavlov ; un feu rouge |
| Symbole | lien d'analogie, en partie motivé | la balance pour la justice ; le caducée pour la médecine |
| Signe linguistique | lien arbitraire et conventionnel | le mot « justice », qui ne ressemble en rien à la justice |
Convaincre, c'est obtenir l'adhésion de quelqu'un par des raisons qu'il peut examiner et reprendre à son compte : l'argument vaut pour tout esprit rationnel. Persuader, c'est obtenir l'adhésion en agissant sur les affects, l'imagination, l'intérêt : la persuasion peut réussir sans que la thèse soit vraie.
D'autres repères se travaillent bien avec le langage : abstrait / concret (le mot général est une abstraction), médiat / immédiat (le mot est un intermédiaire entre la pensée et la chose) et objectif / subjectif / intersubjectif (le langage rend communicable ce qui était privé).
2. Le langage est-il le propre de l’homme ?
Les animaux communiquent : les abeilles, les singes vervets qui ont des cris différents pour l'aigle et le léopard, les dauphins. Faut-il en conclure qu'ils parlent ? Tout dépend de ce qu'on met sous le mot langage.
Dans la Politique (livre I), Aristote distingue la voix (phônè), que l'homme partage avec les animaux et qui exprime le plaisir et la douleur, et la parole (logos), propre à l'homme, qui permet de manifester l'utile et le nuisible, et donc le juste et l'injuste. Le langage n'est pas seulement un moyen d'expression : il est ce qui rend possible la vie politique, la discussion sur ce qui est bien pour la cité.
Dans la cinquième partie du Discours de la méthode (1637) et dans sa lettre au marquis de Newcastle (1646), Descartes remarque que les pies et les perroquets peuvent proférer des mots, mais sans montrer qu'ils pensent ce qu'ils disent. Le critère du langage n'est pas la production de sons, c'est la capacité d'arranger des signes de façon nouvelle pour répondre au sens de ce qui est dit, dans n'importe quelle situation. À l'inverse, un homme sourd et muet de naissance invente des signes pour se faire comprendre : il a le langage sans avoir la parole orale.
À partir des travaux de Karl von Frisch sur la « danse » des abeilles, le linguiste Émile Benveniste (« Communication animale et langage humain », dans Problèmes de linguistique générale, 1966) montre que ce code, aussi précis soit-il, diffère du langage humain :
- le message de l'abeille ne porte que sur un seul contenu (la nourriture : direction et distance) ;
- il appelle une conduite, pas une réponse : il n'y a pas de dialogue ;
- une abeille ne transmet pas le message reçu d'une autre abeille qui l'aurait dansé : on ne rapporte pas ce qu'on a seulement entendu ;
- le message ne se décompose pas en unités réutilisables et combinables à l'infini.
Une langue humaine s'articule deux fois : en monèmes, unités porteuses de sens (« mal », « ade »), puis en phonèmes, unités sonores sans signification propre (/m/, /a/, /l/). Avec quelques dizaines de phonèmes, on forme un nombre illimité de messages. C'est cette économie créatrice qui manque aux codes animaux connus.
Ne caricature pas l'animal en « machine » sans nuance. L'éthologie contemporaine (chimpanzés et bonobos apprenant des lexigrammes ou des signes) a montré des capacités symboliques réelles. Une bonne copie reconnaît ces résultats, puis demande s'ils vont jusqu'à la syntaxe, au dialogue et au récit d'un passé ou d'un futur absents.
3. Les mots trahissent-ils la pensée ?
On a tous éprouvé l'impression de « ne pas trouver ses mots », ou d'avoir dit autre chose que ce qu'on voulait dire. Le langage serait-il une traduction infidèle d'une pensée plus riche que lui ?
Pour Bergson, les mots ont été forgés par et pour l'action : ils désignent ce que les choses ont de commun et d'utile, pas ce qu'elles ont d'unique. Le mot « amour » ou « tristesse » est le même pour tous ; mon amour, ma tristesse, eux, sont singuliers et changeants. Le langage découpe et fige ce qui, dans la conscience, est une durée continue. L'artiste est celui qui parvient à percer cet écran et à nous faire voir les choses mêmes.
Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles.
Hegel renverse la perspective. Une pensée qui ne parvient pas à se dire n'est pas une pensée trop riche : c'est une pensée encore confuse, inachevée. L'ineffable, ce qu'on prétend indicible, n'est que la pensée obscure, en fermentation, qui ne devient claire qu'en trouvant son mot. Le langage n'est pas un vêtement qu'on poserait sur une pensée déjà là : il est l'élément dans lequel elle se forme.
C'est dans les mots que nous pensons.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Deux thèses en tension
| Question | Bergson | Hegel |
|---|---|---|
| Rapport mot / pensée | le mot appauvrit une pensée qui le déborde | la pensée n'existe vraiment qu'en se disant |
| L'ineffable | le plus profond de la vie intérieure | une pensée encore confuse |
| Le général | une perte : on manque le singulier | un gain : penser, c'est universaliser |
| Figure exemplaire | l'artiste, qui retrouve l'unique | le philosophe, qui trouve le concept juste |
Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
Un patient arrive aux urgences : « J'ai mal. » Le soignant lui demande de situer sa douleur de 0 à 10, puis de la décrire : brûlure, coup de poignard, serrement, pulsation. Ce vocabulaire, apparemment pauvre, est un outil diagnostique précieux (une douleur « en étau » dans la poitrine oriente vers le cœur). Bergson a raison : le chiffre ne dira jamais ce que vit le patient. Hegel aussi : c'est en mettant des mots sur la douleur que le patient et le médecin peuvent la comprendre et la soigner.
4. Le pouvoir des mots
Dans le Gorgias, le sophiste Gorgias se vante de persuader les malades de son frère, médecin, d'accepter un traitement que celui-ci n'arrivait pas à leur faire prendre. La rhétorique produit la croyance sans le savoir : elle donne à l'ignorant, devant d'autres ignorants, l'apparence de celui qui sait. Socrate lui oppose le dialogue, où l'on cherche ensemble le vrai par questions et réponses. L'enjeu est politique : dans une assemblée, l'orateur habile l'emporte sur l'expert.
Le philosophe anglais John L. Austin (Quand dire, c'est faire, 1962) distingue les énoncés constatifs, qui décrivent le monde et peuvent être vrais ou faux (« il pleut »), et les énoncés performatifs, qui accomplissent une action par le seul fait d'être prononcés dans les bonnes conditions (« je vous déclare unis par les liens du mariage », « je le promets », « la séance est ouverte »). Un performatif n'est pas vrai ou faux : il réussit ou échoue, selon que celui qui parle en a l'autorité et que la situation convient.
Le langage agit donc sur le monde social. Il peut aussi agir sur les esprits de façon insidieuse. Dans 1984 (1949), George Orwell imagine une « novlangue » qui réduit sans cesse le vocabulaire pour rendre certaines pensées impossibles à formuler. Le philologue Victor Klemperer, dans LTI, la langue du IIIᵉ Reich (1947), a montré comment le nazisme a transformé la langue allemande au quotidien, par la répétition de mots et de tournures, jusqu'à faire penser ses locuteurs à leur insu.
L'annonce d'un diagnostic grave est un acte de langage à part entière : le même fait médical, dit brutalement dans un couloir ou expliqué dans un temps dédié, ne produit pas les mêmes effets. Les études sur l'effet nocebo montrent que la façon de présenter les effets indésirables d'un traitement peut augmenter leur fréquence ressentie. Et le consentement du patient n'a de valeur que si l'information a été comprise : un formulaire signé sans explication est un performatif qui échoue.
Ne conclus pas que « tout est manipulation ». La copie doit distinguer l'usage manipulateur du langage (persuader en court-circuitant la raison) de son usage rationnel (convaincre par des arguments que l'autre peut vérifier). C'est la même faculté : tout dépend de l'usage qu'on en fait.
5. Sujets de dissertation et liens entre notions
Problème : on oppose spontanément les paroles et les actes (« ce ne sont que des mots »), mais certains mots changent la réalité.
- Parler semble d'abord le contraire d'agir : la parole décrit, commente, promet sans faire (on juge les gens sur leurs actes).
- Pourtant, certaines paroles sont des actes : performatifs d'Austin, pouvoir politique de la rhétorique (Gorgias), annonce médicale.
- La parole est l'action propre à l'homme parmi les hommes : délibérer, juger du juste (Aristote), à condition de se soumettre au dialogue plutôt qu'à la manipulation.
Deux sens : est-ce possible (limites de la langue face à l'ineffable) ? est-ce permis (limites morales et juridiques de la parole) ?
- Il y a de l'indicible : l'expérience singulière échappe aux mots généraux (Bergson).
- Mais l'indicible est souvent une pensée inachevée : le travail de la langue permet de dire toujours plus (Hegel, la littérature).
- Pouvoir dire ne signifie pas devoir tout dire : secret médical, diffamation, harcèlement, respect d'autrui.
- Oui : le mot est une médiation, une étiquette générale qui s'interpose entre nous et le réel (Bergson).
- Mais sans les mots, les choses resteraient un chaos confus : nommer, c'est distinguer et connaître (Hegel ; la nomenclature médicale permet de reconnaître une maladie).
- Le langage n'éloigne pas des choses, il nous met en rapport avec elles et avec autrui : c'est l'usage paresseux des mots qui éloigne, la parole juste qui rapproche.
Liens avec les autres notions
| Notion | Question de liaison |
|---|---|
| La raison | Penser sans mots est-il possible ? Le logos grec signifie à la fois raison et parole. |
| La vérité | Seuls les énoncés constatifs sont vrais ou faux ; le sophiste dissocie persuasion et vérité. |
| L'État | La démocratie suppose la délibération ; la propagande la détruit. |
| La conscience | Le langage rend communicable ce qui est vécu en première personne. |
| L'art | La poésie travaille la langue pour dire ce que l'usage courant ne dit pas. |
L’essentiel à retenir
- Le langage est une faculté universelle, la langue un système social, la parole un usage individuel (Saussure).
- Le signe linguistique unit un signifiant et un signifié par un lien arbitraire (conventionnel).
- Aristote : la voix exprime plaisir et douleur, la parole (logos) permet de discuter du juste et de l'injuste.
- Descartes et Benveniste : le langage humain se reconnaît à sa capacité de répondre au sens, de dialoguer, de combiner librement les signes.
- Bergson : les mots sont des étiquettes générales qui manquent le singulier.
- Hegel : on pense dans les mots ; l'ineffable n'est qu'une pensée encore obscure.
- Convaincre s'adresse à la raison, persuader aux passions (Platon contre les sophistes).
- Austin : certains énoncés sont des actes (performatifs) qui réussissent ou échouent sans être vrais ou faux.
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