La connaissance

La raison

Raisonnement, principes, limites de la raison

Tout est gratuit et lisible sans compte. Crée ton compte gratuit pour garder ta progression.

Ce que tu dois savoir faire
  • Définir la raison et distinguer rationnel et raisonnable, intuitif et discursif
  • Distinguer déduction et induction, et connaître les grands principes logiques
  • Expliquer les limites de la raison selon Kant et Pascal
  • Discuter le rapport entre raison et passions (Descartes, Hume, Spinoza)
  • Mettre en question la raison elle-même : libératrice ou instrument de domination ?

1. Définitions et distinctions

Le mot vient du latin ratio, qui signifie d'abord le calcul, le compte, puis la faculté de mettre de l'ordre dans ses pensées. En grec, logos désigne à la fois la parole et la raison. On dit de l'homme qu'il est un « animal raisonnable » ; mais l'homme est-il vraiment gouverné par sa raison ?

Définition — La raison

La raison est la faculté de penser selon des principes, de relier les idées entre elles de façon ordonnée, et de juger : distinguer le vrai du faux (raison théorique) et le bien du mal (raison pratique). Elle se veut universelle : un raisonnement valide l'est pour tout esprit.

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée.

— René Descartes, Discours de la méthode, première partie (1637)

Descartes ajoute aussitôt que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais de ce que nous conduisons nos pensées par des voies différentes. D'où la nécessité d'une méthode : avoir la raison ne suffit pas, il faut bien l'appliquer.

Distinctions à maîtriser

TermesSens
Rationnel / raisonnableest rationnel ce qui obéit aux règles de la logique ou du calcul ; est raisonnable ce qui fait preuve de mesure et de sagesse pratique. Un plan peut être parfaitement rationnel et déraisonnable.
Intuitif / discursifl'intuition saisit une vérité d'un seul coup (une évidence) ; la pensée discursive y parvient par étapes successives, par un raisonnement.
Déductionon va du général au particulier ; si les prémisses sont vraies, la conclusion l'est nécessairement (tout homme est mortel, Socrate est un homme, donc Socrate est mortel).
Inductionon va de cas particuliers observés à une loi générale ; la conclusion n'est que probable.
Principe / conséquenceun principe est un point de départ qui ne se démontre pas ; les conséquences en découlent.
Propriété — Les principes de la raison
  • Identité : A est A.
  • Non-contradiction : une chose ne peut pas, en même temps et sous le même rapport, être et ne pas être.
  • Tiers exclu : une proposition est vraie ou fausse, il n'y a pas de troisième possibilité.
  • Raison suffisante (Leibniz) : rien n'arrive sans qu'il y ait une raison pour laquelle cela est ainsi plutôt qu'autrement.

Ces principes ne se démontrent pas : toute démonstration les suppose déjà.

Piège fréquent

Ne confonds pas raison et intelligence. L'intelligence est une capacité d'adaptation que possèdent aussi les animaux (et que simulent les machines). La raison suppose la capacité de rendre raison, c'est-à-dire de justifier ce qu'on affirme, et de se donner des fins.

2. La raison peut-elle tout connaître ?

Définition — Descartes : la confiance dans la méthode

Dans le Discours de la méthode, Descartes propose quatre règles : n'accepter pour vrai que ce qui est évident ; diviser chaque difficulté en autant de parties qu'il se peut ; conduire ses pensées par ordre, du plus simple au plus composé ; faire des dénombrements complets pour ne rien omettre. Sur le modèle des mathématiques, la raison bien conduite peut en principe tout connaître.

Définition — Kant : la raison doit faire sa propre critique

Dans la Critique de la raison pure (1781), Kant montre que nous ne connaissons que ce qui peut se donner dans l'expérience : les phénomènes, c'est-à-dire les choses telles qu'elles nous apparaissent, et non les choses en elles-mêmes. Or la raison a tendance à dépasser ces limites et à vouloir connaître Dieu, l'âme ou le monde comme totalité. Elle tombe alors dans des contradictions insolubles, les antinomies (le monde a-t-il un commencement dans le temps ? on peut démontrer le oui comme le non).

Conséquence : ces objets peuvent être pensés mais pas connus. Kant limite le savoir pour laisser place à la croyance morale.

Définition — Pascal : le cœur connaît les principes

Pour Pascal, la raison ne peut pas tout démontrer : il faut partir de premiers principes (l'espace a trois dimensions, il y a des nombres). Ces principes, nous les connaissons par le cœur, c'est-à-dire par une saisie immédiate, et non par le raisonnement. Vouloir que la raison prouve tout, c'est la condamner au doute sans fin.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.

— Blaise Pascal, Pensées
Exemple — En médecine : la raison et l’incertitude

La médecine fondée sur les preuves applique une démarche rationnelle : essais contrôlés, statistiques, recommandations. Pourtant, face à un patient précis, le médecin raisonne aussi par l'expérience clinique, l'intuition du « patient qui ne va pas bien », et doit décider sans certitude. La raison médicale n'est pas une démonstration mathématique : c'est un jugement en situation, où le raisonnable compte autant que le rationnel.

3. Raison et passions

On présente souvent la raison comme le cocher qui doit tenir les chevaux fougueux des passions (c'est l'image de l'attelage ailé dans le Phèdre de Platon). Mais qui commande vraiment ?

Définition — Descartes : maîtriser ses passions

Dans Les Passions de l'âme (1649), Descartes affirme qu'il n'y a pas d'âme si faible qu'elle ne puisse, bien conduite, acquérir un pouvoir absolu sur ses passions. On ne les supprime pas directement par la volonté, mais indirectement : en se représentant les raisons contraires, en créant de nouvelles habitudes.

Définition — Hume : la raison au service des passions

Pour David Hume, la raison seule ne peut jamais pousser à agir : elle calcule, compare, établit des faits, mais seul un désir nous met en mouvement. La raison indique les moyens ; ce sont les passions qui fixent les fins. Il n'est pas contraire à la raison, dit-il en substance, de préférer un mal pour soi à un bien moindre : la raison n'a pas à juger des fins.

La raison est, et ne doit être, que l'esclave des passions.

— David Hume, Traité de la nature humaine, livre II (1739)
Définition — Spinoza : un affect contre un affect

Spinoza (Éthique, 1677) montre qu'un affect ne peut être réduit ou supprimé que par un affect contraire et plus fort. La connaissance vraie ne libère pas parce qu'elle « commande » aux passions, mais parce qu'elle produit elle-même une joie plus puissante : comprendre les causes de ce qui m'arrive transforme ma tristesse.

Trois positions

AuteurRapport raison / passionsConséquence pratique
Descartesla raison peut gouverner les passionss'exercer, former de bonnes habitudes
Humela raison sert les passionséduquer les désirs plutôt que les nier
Spinozala raison est elle-même une puissance affectivecomprendre pour se libérer

4. La raison libère-t-elle ?

Définition — Kant : les Lumières

Dans Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? (1784), Kant définit les Lumières comme la sortie de l'homme d'un état de minorité dont il est lui-même responsable : il se laisse guider par d'autres (le livre, le directeur de conscience, le médecin qui juge à sa place de son régime) par paresse et par lâcheté. Penser par soi-même est une conquête.

Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement.

— Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? (1784)

Ce qui est rationnel est réel ; et ce qui est réel est rationnel.

— Hegel, Principes de la philosophie du droit, préface (1820)

Pour Hegel, la raison n'est pas seulement dans notre tête : elle est à l'œuvre dans l'histoire, qui progresse vers la liberté. La formule ne signifie pas que tout ce qui existe est bon, mais que le réel a un sens que la philosophie peut comprendre.

Définition — Adorno et Horkheimer : la raison instrumentale

Au XXᵉ siècle, Adorno et Horkheimer (La Dialectique de la raison, 1944) se demandent comment la civilisation des Lumières a pu produire la barbarie. Leur réponse : la raison s'est réduite à une raison instrumentale, qui calcule les moyens les plus efficaces sans plus interroger les fins. Une telle raison peut organiser avec rigueur la domination de la nature… et des hommes.

Exemple — En médecine : Nuremberg

Les expériences menées par des médecins nazis dans les camps étaient, pour certaines, conduites avec méthode, protocoles et mesures. Le procès des médecins de Nuremberg a abouti en 1947 au Code de Nuremberg, qui pose comme premier principe le consentement volontaire du sujet. La leçon : une démarche rationnelle dans ses moyens peut être monstrueuse dans ses fins. La rationalité scientifique doit être encadrée par une raison pratique, morale.

Piège fréquent

Critiquer la raison, ce n'est pas la rejeter : Adorno et Horkheimer critiquent la raison au nom de la raison. Dans une dissertation, évite la conclusion « il faut écouter ses émotions plutôt que sa raison » : la critique de la raison est encore un travail rationnel.

5. Sujets de dissertation et liens entre notions

Méthode — Sujet 1 — « Peut-on tout démontrer ? »
  1. La démonstration semble pouvoir s'étendre à tout : idéal mathématique et méthode cartésienne.
  2. Mais toute démonstration repose sur des principes indémontrables, que le cœur ou l'intuition saisit (Pascal) ; et la raison qui sort de l'expérience se contredit (Kant).
  3. Ce qui ne se démontre pas peut encore se justifier : par l'expérience, l'argumentation, le jugement raisonnable (en médecine, en morale, en politique).
Méthode — Sujet 2 — « La raison peut-elle s'opposer aux passions ? »
  1. Oui : elle peut les juger et les maîtriser indirectement (Descartes).
  2. Non : elle ne fait que servir les fins que les passions lui fixent (Hume).
  3. La raison n'est pas le contraire des passions : comprendre est une joie qui transforme nos affects (Spinoza).
Méthode — Sujet 3 — « Être raisonnable, est-ce renoncer à ses désirs ? »

Distinguer raisonnable et rationnel. 1. Le raisonnable semble modérer, voire éteindre le désir (sagesse antique). 2. Mais sans désir, la raison ne vise rien (Hume) ; être raisonnable, c'est hiérarchiser ses désirs, non les supprimer. 3. Le raisonnable est un art de vivre qui fait place à la mesure, à l'incertitude et à autrui.

Liens avec les autres notions

NotionQuestion de liaison
La scienceLa science est-elle la raison appliquée au réel ? Rôle de l'expérience.
La véritéL'évidence rationnelle suffit-elle à garantir le vrai ?
La religionFoi et raison : Pascal, Kant (la croyance morale).
Le devoirKant : la raison pratique se donne à elle-même la loi morale.
La techniqueLa raison instrumentale et la domination de la nature.

L’essentiel à retenir

  1. La raison est la faculté de penser selon des principes et de juger (vrai / faux, bien / mal) ; elle se veut universelle.
  2. Rationnel : conforme à la logique ; raisonnable : mesuré, sage. Les deux ne coïncident pas toujours.
  3. Déduction : du général au particulier, conclusion nécessaire. Induction : du particulier au général, conclusion probable.
  4. Les principes (non-contradiction, raison suffisante…) ne se démontrent pas : toute démonstration les suppose.
  5. Kant : la raison ne connaît que les phénomènes ; au-delà, elle se contredit (antinomies).
  6. Pascal : le cœur saisit les premiers principes ; « deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison ».
  7. Hume : la raison est l'esclave des passions ; Spinoza : un affect ne cède qu'à un affect plus fort.
  8. Les Lumières (Kant) : oser penser par soi-même ; Adorno et Horkheimer : danger d'une raison seulement instrumentale.

Et pour t’entraîner : 10 QCM corrigés et 3 exercices type bac, avec indices et corrections rédigées.

Loading...