La politique et la morale
La nature
Nature et culture, état de nature, nature humaine
Tout est gratuit et lisible sans compte. Crée ton compte gratuit pour garder ta progression.
- Distinguer les sens du mot nature : principe, ensemble des êtres, essence, norme
- Distinguer nature et culture, naturel et artificiel, inné et acquis
- Discuter l'existence d'une nature humaine (Aristote, Rousseau, Sartre, Merleau-Ponty)
- Confronter le projet de maîtrise de la nature (Descartes, Bacon) et l'éthique de la responsabilité (Jonas)
- Repérer et critiquer l'argument « c'est naturel, donc c'est bien » en bioéthique
1. Définitions et distinctions
« Naturel » est devenu un argument de vente (« 100 % naturel ») et un argument moral (« c'est contre nature »). Pourtant, la ciguë est naturelle, et la vaccination ne l'est pas. Que veut-on dire quand on invoque la nature ?
- Principe interne de développement : en grec, phusis vient d'un verbe qui signifie croître. Pour Aristote (Physique, livre II), un être naturel a en lui-même le principe de son mouvement et de son repos (la graine devient arbre), alors qu'un objet fabriqué reçoit sa forme de l'extérieur (le lit ne pousse pas).
- Ensemble des êtres et des phénomènes qui existent indépendamment de l'action humaine : les montagnes, les espèces, les lois physiques.
- Essence d'un être, ce qu'il est fondamentalement : « la nature humaine », « la nature d'un problème ».
- Norme : ce qui devrait être (« il est dans la nature d'une mère d'aimer son enfant », « c'est contre nature »).
Distinctions à maîtriser
| Termes | Sens |
|---|---|
| Nature / culture | la nature est ce qui est donné ; la culture, ce que l'homme ajoute : langage, techniques, règles, institutions, savoirs. |
| Naturel / artificiel | le naturel se produit de lui-même ; l'artificiel est produit par un art humain (artifex, l'artisan). |
| Inné / acquis | l'inné est présent dès la naissance (réflexe de succion) ; l'acquis est appris (marcher, parler une langue). |
| Essentiel / accidentel | l'essentiel appartient à la définition d'une chose ; l'accidentel pourrait être autrement sans qu'elle change de nature. |
| Origine / fondement | ce qui est naturel n'est pas pour autant justifié : l'origine d'une conduite n'est pas sa légitimité. |
Repère le sens du mot dans le sujet. « La nature est-elle bien faite ? » (sens 2), « Y a-t-il une nature humaine ? » (sens 3), « Peut-on agir contre nature ? » (sens 4) : trois sujets, trois problèmes différents.
2. Nature et culture : où passe la frontière ?
Dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), Claude Lévi-Strauss propose un critère : est naturel ce qui est universel dans l'espèce humaine ; est culturel ce qui relève d'une règle, et varie donc d'une société à l'autre. Or la prohibition de l'inceste est à la fois universelle (toutes les sociétés en ont une) et une règle (son contenu varie). Elle est le point de passage de la nature à la culture : elle oblige les groupes à échanger, donc à s'allier.
Dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau estime que ce qui distingue l'homme de l'animal n'est pas tant l'intelligence que la perfectibilité : la faculté de se perfectionner, de se transformer au fil de l'histoire. L'animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie ; l'espèce humaine change sans cesse. Mais cette faculté est ambiguë : elle est aussi la source des vices et des malheurs de l'homme.
En 1800, on découvre dans l'Aveyron un enfant d'une douzaine d'années, ayant vécu seul dans les bois. Le médecin Jean Itard tente de l'éduquer ; Victor apprendra quelques mots et comportements, mais ne parlera jamais vraiment. Ces cas suggèrent que ce que nous croyons « naturel » chez l'homme (marcher debout, parler, avoir de la pudeur) suppose un environnement humain : la nature humaine a besoin de la culture pour se réaliser.
[…] Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme […]
Pour Merleau-Ponty, on ne peut pas superposer chez l'homme une couche de comportements naturels et une couche culturelle : même le sourire, la colère ou la manière de marcher sont à la fois biologiques et façonnés par une culture. Pascal en avait eu l'intuition : ce que nous appelons nature n'est peut-être qu'une première coutume.
La coutume est une seconde nature, qui détruit la première.
On ne naît pas femme : on le devient.
Beauvoir montre que bien des traits attribués à une prétendue « nature féminine » (douceur, passivité, vocation domestique) sont le produit d'une éducation et d'une situation sociale. Invoquer la nature sert alors à présenter comme nécessaire ce qui est historique — et à le rendre indiscutable.
3. Y a-t-il une nature humaine ?
Positions en présence
| Auteur | Thèse | Conséquence |
|---|---|---|
| Aristote | l'homme a une nature : animal raisonnable et politique | il s'accomplit en réalisant cette nature (dans la cité) |
| Pic de la Mirandole | Dieu a créé l'homme sans place fixe pour qu'il se façonne lui-même | dignité de l'homme : pouvoir se faire |
| Rousseau | la perfectibilité est ce qui caractérise l'homme | l'homme est historique, pour le meilleur et le pire |
| Sartre | il n'y a pas de nature humaine, mais une condition humaine | l'homme est ce qu'il se fait |
La biologie paraît trancher en faveur d'une nature humaine : nous partageons un génome, un cerveau, des besoins. Mais le génome ne détermine pas à lui seul ce que nous devenons : l'épigénétique montre que l'environnement module l'expression des gènes, et le cerveau est plastique, modelé par l'apprentissage. La meilleure réponse est sans doute que la nature humaine est une nature ouverte, faite pour la culture.
En médecine, on définit souvent la santé comme l'état « normal », conforme à la nature. Le philosophe et médecin Georges Canguilhem (Le Normal et le pathologique, 1943, augmenté en 1966) critique cette idée : il n'y a pas une norme naturelle unique, et la santé n'est pas une simple moyenne statistique. Être en bonne santé, c'est être normatif : capable de créer de nouvelles normes de vie et de s'adapter aux changements du milieu. La maladie est une vie réduite à des normes plus étroites.
Le transhumanisme propose d'utiliser les techniques (génétique, implants, intelligence artificielle) pour augmenter l'homme : vivre beaucoup plus longtemps, améliorer la mémoire. Où passe la frontière entre soigner (rétablir une fonction perdue : lunettes, prothèse) et augmenter (dépasser les capacités humaines) ? Si la nature humaine est perfectible, pourquoi s'interdire de la modifier ? Si elle a une valeur, au nom de quoi la transformer ?
4. Maîtriser la nature ou la respecter ?
Les Anciens voyaient la nature comme un ordre harmonieux et finalisé : selon Aristote, la nature ne fait rien en vain, chaque être tend vers sa fin. La science moderne rompt avec cette vision : la nature devient une matière régie par des lois mécaniques, que l'on peut connaître et donc utiliser. Descartes espère que la science nous rendra « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
On ne commande à la nature qu'en lui obéissant.
Bacon ne dit pas que l'on doit se soumettre à la nature : il dit qu'il faut connaître ses lois pour la maîtriser. Le savoir est pouvoir. Mais au XXᵉ siècle, ce pouvoir est devenu tel qu'il menace les conditions mêmes de la vie : armes nucléaires, dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité.
Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre.
Hans Jonas propose un nouvel impératif : notre responsabilité s'étend désormais aux générations futures et à la nature, dont nous sommes devenus les gardiens involontaires. Face à des risques irréversibles, il recommande de donner la priorité au pronostic de malheur sur le pronostic de bonheur : c'est une source de ce qu'on appellera le principe de précaution.
« C'est naturel, donc c'est bon » et « c'est contre nature, donc c'est mal » sont des raisonnements fallacieux. Hume a montré qu'on ne peut pas déduire ce qui doit être de ce qui est. La maladie, la mort des nourrissons, la douleur de l'accouchement sont naturelles ; les soins, les antibiotiques et l'anesthésie ne le sont pas. Juger de la valeur d'une pratique (PMA, contraception, vaccination) exige d'autres critères : le consentement, le bien des personnes, la justice.
La tradition hippocratique parlait d'une force naturelle de guérison (vis medicatrix naturae) que le médecin devait seconder. La médecine moderne intervient bien plus fortement : greffes, thérapies géniques, procréation assistée. On peut dire qu'elle corrige la nature, mais aussi qu'elle prolonge le mouvement même du vivant, qui lutte pour se maintenir (Canguilhem). La question n'est pas « est-ce naturel ? », mais « au service de quelle vie ? ».
5. Sujets de dissertation et liens entre notions
- Oui, en principe : critère de l'universel et de la règle (Lévi-Strauss) ; inné et acquis.
- Mais la distinction se brouille : tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme (Merleau-Ponty) ; la coutume devient seconde nature (Pascal) ; l'épigénétique.
- La nature humaine est une disposition à la culture : l'homme est par nature un être de culture (perfectibilité de Rousseau ; enfants sauvages).
- La nature a longtemps été une norme : vivre conformément à la nature (stoïciens), la nature ne fait rien en vain (Aristote).
- Mais la nature n'est pas une morale : on ne tire pas le devoir-être de l'être (Hume) ; la médecine lutte contre la maladie naturelle ; « nature » sert à justifier des dominations (Beauvoir).
- Il ne s'agit ni de suivre ni de dominer aveuglément la nature, mais d'agir de façon responsable (Bacon : connaître ses lois ; Jonas : préserver les conditions de la vie).
- Oui : être vivant, soumis aux lois biologiques (génome, maladie, mort).
- Mais il se distingue par la culture, le langage, la liberté : il n'a pas de nature fixe (Pic de la Mirandole, Sartre).
- Il est un être naturel d'un genre particulier, dont la nature est de se dépasser : d'où sa responsabilité envers la nature dont il dépend.
Liens avec les autres notions
| Notion | Question de liaison |
|---|---|
| La technique | Maîtrise de la nature ; naturel et artificiel. |
| La science | Connaître les lois de la nature ; mécanisme contre finalisme. |
| L'État | L'état de nature dans les théories du contrat. |
| La justice | Droit naturel ; la loi du plus fort « selon la nature » (Calliclès). |
| La liberté | Existe-t-il une nature humaine qui limite la liberté ? |
L’essentiel à retenir
- Quatre sens : la nature comme principe de croissance (Aristote), comme ensemble des êtres, comme essence, comme norme.
- Nature / culture : le donné et l'ajouté ; inné / acquis ; naturel / artificiel.
- Lévi-Strauss : la nature est l'universel, la culture la règle ; la prohibition de l'inceste fait le passage.
- Rousseau : la perfectibilité caractérise l'homme ; Merleau-Ponty : « tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme ».
- Pascal : « la coutume est une seconde nature » ; Beauvoir : « on ne naît pas femme : on le devient ».
- Canguilhem : la santé n'est pas la conformité à une norme naturelle, mais la capacité de créer de nouvelles normes.
- Bacon : « on ne commande à la nature qu'en lui obéissant » ; Jonas : responsabilité envers les générations futures.
- « C'est naturel, donc c'est bien » est un raisonnement fallacieux : on ne déduit pas le devoir-être de l'être (Hume).
Et pour t’entraîner : 10 QCM corrigés et 3 exercices type bac, avec indices et corrections rédigées.