La connaissance
La vérité
Croyance, opinion, preuve et relativisme
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- Définir la vérité et distinguer vérité et réalité, vérité formelle et vérité matérielle
- Distinguer croire et savoir, certitude et vérité, opinion et preuve
- Exposer la recherche de la vérité chez Platon et Descartes et le critère de l'évidence
- Discuter le relativisme (Protagoras, Pascal, Nietzsche) et ses limites
- Se demander s'il faut toujours dire la vérité, notamment au patient (Kant, Constant)
1. Définitions et distinctions
« À chacun sa vérité » : la formule semble tolérante. Mais si tout le monde a raison, plus personne n'a tort, et il devient impossible de distinguer un diagnostic d'une rumeur. La question de la vérité est d'abord celle-ci : peut-on dire que certains jugements valent mieux que d'autres ?
La définition classique, reprise par les philosophes médiévaux, est la vérité comme adéquation (accord) entre la pensée et la chose : le jugement « il pleut » est vrai s'il pleut effectivement. La vérité est donc une propriété des jugements, des énoncés, et non des choses.
Distinctions à maîtriser
| Termes | Sens |
|---|---|
| Vérité / réalité | une chose est réelle ou non ; c'est ce que j'en dis qui est vrai ou faux. Un faux billet est un vrai morceau de papier. |
| Vérité formelle / matérielle | un raisonnement est formellement valide s'il est cohérent (sans contradiction) ; il est matériellement vrai si ce qu'il affirme correspond aux faits. On peut raisonner juste à partir de prémisses fausses. |
| Croire / savoir | croire, c'est tenir pour vrai sans preuve suffisante ; savoir, c'est tenir pour vrai avec des raisons objectivement suffisantes. |
| Certitude / vérité | la certitude est un état subjectif (je suis sûr) ; la vérité est objective. On peut être certain et se tromper. |
| Exemple / preuve | un exemple illustre ; une preuve établit. Un cas favorable ne prouve pas une loi. |
Dans la Monadologie (1714), Leibniz distingue :
- les vérités de raison, nécessaires : leur contraire est impossible, car contradictoire (un triangle a trois angles) ;
- les vérités de fait, contingentes : leur contraire est possible (César a franchi le Rubicon ; ce patient est allergique à la pénicilline).
Ne confonds pas sincérité et vérité. Le menteur dit ce qu'il croit faux ; celui qui se trompe dit sincèrement quelque chose de faux. Le contraire du mensonge est la véracité, le contraire de l'erreur est la vérité.
2. Comment atteindre la vérité ?
Au livre VII de la République, Platon imagine des prisonniers enchaînés au fond d'une caverne, qui ne voient que des ombres projetées sur une paroi et les prennent pour la réalité. L'un d'eux est libéré, découvre douloureusement les objets, puis le monde extérieur et enfin le Soleil. L'allégorie représente le passage de l'opinion (doxa), qui s'en tient aux apparences, à la science (épistémè), qui atteint les Idées. Chercher la vérité est une conversion pénible, et celui qui revient dans la caverne pour libérer les autres risque d'être moqué, voire tué (allusion à la mort de Socrate).
Pour fonder une connaissance certaine, Descartes décide de douter de tout ce qui peut être mis en doute : les sens qui nous trompent parfois, la réalité du monde (je rêve peut-être), et même les mathématiques (un malin génie pourrait me tromper). Ce doute est méthodique : il n'est pas une fin, mais un moyen. Il s'arrête sur une première certitude : au moment même où je doute, je pense, et pour penser il faut être.
Je pense, donc je suis.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle.
Le critère de la vérité est l'évidence : est vrai ce que je conçois clairement et distinctement. Spinoza va plus loin : il n'y a pas besoin d'un signe extérieur pour reconnaître le vrai. Celui qui a une idée vraie sait en même temps qu'elle est vraie, comme la lumière se montre elle-même en montrant les ténèbres.
[…] la vérité est norme d'elle-même et du faux.
Un médecin est « certain » que son traitement marche : ses patients vont mieux. Mais beaucoup de maladies guérissent seules, et sa certitude n'est pas une preuve. La médecine moderne a dû apprendre à se méfier de l'évidence ressentie et à construire des preuves : groupe témoin, tirage au sort, double aveugle. Ici, l'évidence subjective ne suffit pas : il faut une vérification que d'autres peuvent refaire.
3. Une vérité ou des vérités ?
Le relativisme affirme qu'il n'y a pas de vérité absolue : chaque jugement est vrai relativement à un individu, une culture, une époque. Le sophiste Protagoras en donne la formule, rapportée par Platon dans le Théétète.
L'homme est la mesure de toutes choses.
Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
Pascal vise d'abord les lois et les coutumes, qui changent d'un pays à l'autre. Nietzsche radicalise le soupçon : ce que nous appelons vérité serait une interprétation parmi d'autres, liée à un point de vue et à des besoins vitaux. Nous aurions oublié que nos vérités sont des métaphores usées, devenues des conventions (Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873). C'est le perspectivisme.
Dans le Théétète, Socrate remarque que si chacun est la mesure du vrai, alors celui qui pense que Protagoras a tort… a raison lui aussi. Plus généralement, l'énoncé « toute vérité est relative » se présente lui-même comme une vérité absolue : il se réfute en s'énonçant.
Ce qui est relatif et ce qui ne l'est pas
| Domaine | Relativisme pertinent ? | Exemple |
|---|---|---|
| Goûts et préférences | oui, largement | aimer ou non le café |
| Coutumes et lois | en partie (Pascal) | l'âge de la majorité selon les pays |
| Faits | non | le virus est présent ou non dans l'échantillon |
| Vérités de raison | non | la somme des angles d'un triangle euclidien |
Le relativisme a une vertu (la tolérance, la conscience de nos préjugés) mais une conséquence dangereuse : si tout se vaut, la rumeur vaut la preuve. Hannah Arendt (Vérité et politique, 1964) rappelle que les vérités de fait sont fragiles : un régime peut réécrire l'histoire, et le mensonge organisé détruit le monde commun dont la démocratie a besoin.
4. Faut-il toujours dire la vérité ?
Benjamin Constant soutient que le devoir de dire la vérité n'existe qu'envers ceux qui ont droit à la vérité : un assassin qui me demande où se cache mon ami n'a pas ce droit, je peux lui mentir.
Dans D'un prétendu droit de mentir par humanité (1797), Kant répond que la véracité est un devoir inconditionnel : le mensonge, même bien intentionné, ruine la confiance sur laquelle repose toute parole et tout contrat. On peut se taire, refuser de répondre, mais pas mentir.
Longtemps, la médecine a pratiqué le « mensonge pieux » : on cachait un cancer au malade pour le protéger. En France, la loi du 4 mars 2002 (dite loi Kouchner) consacre au contraire le droit du patient à l'information sur son état de santé, condition d'un consentement libre et éclairé. Elle reconnaît aussi que la volonté d'une personne d'être tenue dans l'ignorance d'un diagnostic doit être respectée, sauf lorsque des tiers sont exposés à un risque de transmission.
La question devient alors moins « faut-il dire la vérité ? » que comment la dire : progressivement, dans un cadre adapté, en laissant au patient le temps de poser ses questions.
Deux positions en tension
| Question | Kant | Constant |
|---|---|---|
| Nature du devoir de vérité | inconditionnel | dû seulement à ceux qui y ont droit |
| Le mensonge « par humanité » | jamais permis | permis face à l'assassin |
| Fondement | la confiance, condition de toute parole | les conséquences et les droits d'autrui |
Nietzsche pose une question encore plus radicale : pourquoi voulons-nous la vérité plutôt que l'illusion ? La vérité n'est pas toujours utile à la vie ; certaines illusions nous protègent. La philosophie, depuis Socrate, répond que la vérité fait la dignité de l'esprit : une vie dans l'illusion est une vie qui ne s'appartient pas.
5. Sujets de dissertation et liens entre notions
- Les jugements semblent varier selon les individus et les cultures (Protagoras, Pascal, perspectivisme de Nietzsche).
- Mais le relativisme se contredit, et il ne vaut pas pour les faits ni pour les vérités de raison (Leibniz) ; la preuve dépasse le point de vue.
- Ce qui est relatif, c'est notre accès à la vérité (provisoire, historique) ; la vérité elle-même reste la norme qui permet de corriger nos erreurs.
- La certitude semble le signe du vrai : l'évidence cartésienne, l'idée vraie qui se montre elle-même (Spinoza).
- Mais on peut être certain et se tromper : préjugés, illusions, fanatisme ; le médecin « certain » sans essai contrôlé.
- La certitude légitime est celle qui a traversé le doute et accepte le contrôle d'autrui (preuve, réfutation).
- On y renonce souvent en fait : confort des illusions, mensonges utiles, post-vérité.
- Mais y renoncer en droit, c'est se contredire (le relativiste dit vrai ?) et détruire la confiance et le monde commun (Kant, Arendt).
- On peut renoncer à posséder la vérité, pas à la chercher : c'est l'attitude socratique et scientifique.
Liens avec les autres notions
| Notion | Question de liaison |
|---|---|
| La science | Vérité provisoire, réfutabilité (Popper). |
| Le langage | Seuls les énoncés sont vrais ou faux ; rhétorique et vérité. |
| La raison | L'évidence rationnelle est-elle le critère du vrai ? |
| Le devoir | Le devoir de véracité (Kant). |
| L'État | Vérité et politique, propagande (Arendt). |
L’essentiel à retenir
- Définition classique : la vérité est l'adéquation entre le jugement et la chose ; elle qualifie des énoncés, pas des choses.
- Vérité formelle (cohérence) et vérité matérielle (accord avec les faits) ne se confondent pas.
- Croire : tenir pour vrai sans preuve suffisante ; savoir : avec des raisons objectivement suffisantes. La certitude est subjective.
- Leibniz : vérités de raison nécessaires, vérités de fait contingentes.
- Platon : passer de l'opinion aux Idées (caverne) ; Descartes : le doute méthodique mène au cogito et au critère de l'évidence.
- Relativisme : « l'homme est la mesure de toutes choses » (Protagoras) ; mais il se réfute en s'énonçant.
- Kant : la véracité est un devoir inconditionnel ; Constant : on ne la doit qu'à ceux qui y ont droit.
- Médecine : depuis 2002, droit du patient à l'information, et respect de sa volonté de ne pas savoir.
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