La politique et la morale

L'État

Contrat social, légitimité, souveraineté et violence

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Ce que tu dois savoir faire
  • Définir l'État et le distinguer de la nation, du gouvernement et de la société
  • Distinguer légal et légitime, pouvoir et autorité, obligation et contrainte
  • Comparer les théories du contrat social (Hobbes, Locke, Rousseau)
  • Discuter le rapport entre l'État et la liberté (Spinoza, Montesquieu, Tocqueville)
  • Exposer les critiques de l'État (Marx, anarchisme, Nietzsche, Clastres) et le cas de la santé publique

1. Définitions et distinctions

Tu n'as jamais signé de contrat avec l'État, et pourtant tu lui obéis : tu paies des taxes, tu vas à l'école, tu as été vacciné(e). Pourquoi accepter cette autorité ? Est-elle une protection, une contrainte, ou les deux ?

Définition — L’État

L'État est l'ensemble des institutions qui exercent le pouvoir politique sur une population, dans les limites d'un territoire, de façon souveraine (il n'y a pas d'autorité au-dessus de lui) et permanente (il survit aux gouvernants). Il fait les lois, les applique et juge.

  • La nation est une communauté humaine qui se reconnaît une histoire et un destin communs.
  • Le gouvernement est l'ensemble des personnes qui dirigent l'État à un moment donné.
  • La société civile désigne la vie des individus et des groupes en dehors de l'État (familles, entreprises, associations).

[…] l'État est cette communauté humaine qui, dans les limites d'un territoire déterminé […] revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime.

— Max Weber, Le Savant et le Politique (conférence de 1919)

La définition de Weber est précise : l'État n'est pas le seul à être violent, mais il est le seul à pouvoir user légitimement de la contrainte physique (police, justice, armée). Toute autre violence est soit interdite, soit autorisée par lui (la légitime défense).

Distinctions à maîtriser

TermesSens
Légal / légitimeest légal ce qui est conforme à la loi en vigueur ; est légitime ce qui est juste ou fondé en droit. Les lois de Vichy étaient légales, pas légitimes.
Pouvoir / autoritéle pouvoir est la capacité d'imposer sa volonté ; l'autorité est un pouvoir reconnu comme légitime, auquel on obéit sans y être forcé.
Obligation / contraintela contrainte force de l'extérieur (je cède à la force) ; l'obligation s'adresse à ma liberté (je reconnais que je dois).
Souverainetépouvoir suprême de faire la loi ; chez Rousseau, elle appartient au peuple.
Conseil bac

La distinction légal / légitime est la plus utile de toute la partie politique du programme : utilise-la dans presque toutes les copies sur l'État, la justice ou la liberté.

2. Pourquoi un État ? Les théories du contrat

Définition — Aristote : l’État est naturel

Pour Aristote (Politique, livre I), l'homme est un animal politique : il ne s'accomplit que dans la cité. Celui qui vit hors de toute cité est, dit-il, soit une bête, soit un dieu. L'État n'est pas un artifice, il est la fin naturelle de la vie humaine.

Les philosophes modernes renversent cette idée : l'État est une construction humaine, issue d'un contrat entre des individus qui vivaient d'abord dans un « état de nature », sans pouvoir politique. Il s'agit d'une hypothèse de raisonnement, non d'un récit historique : que serait la vie sans État ?

Définition — Hobbes : sortir de la guerre de tous contre tous

Dans le Léviathan (1651), Hobbes décrit l'état de nature comme une guerre de chacun contre chacun : les hommes sont à peu près égaux, désirent les mêmes biens et se craignent mutuellement. Il n'y a ni industrie, ni sécurité, et la vie y est brève et misérable. Dès Du citoyen (1642), il reprend la vieille formule latine selon laquelle l'homme est un loup pour l'homme. Par peur de la mort violente, les hommes transfèrent leur droit naturel à un souverain qui, en échange de la sécurité, détient un pouvoir absolu.

Définition — Locke : protéger des droits naturels

Pour John Locke (Second Traité du gouvernement civil, 1690), l'état de nature n'est pas une guerre : les hommes y ont déjà des droits naturels (vie, liberté, propriété). Mais chacun y est juge de sa propre cause. L'État est institué pour protéger ces droits, et son pouvoir est donc limité. S'il les viole, le peuple a un droit de résistance.

Définition — Rousseau : la volonté générale

Pour Rousseau (Du contrat social, 1762), un contrat de soumission serait nul : renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme. Le vrai contrat est celui par lequel chacun s'unit à tous en n'obéissant qu'à lui-même. Le peuple est souverain ; la loi est l'expression de la volonté générale, qui vise l'intérêt commun et non la somme des intérêts particuliers. Le livre I s'ouvre sur un constat célèbre : l'homme est né libre, et partout il est dans les fers.

[…] l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.

— Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre 8

Trois théories du contrat

AuteurÉtat de natureBut de l’ÉtatPouvoir du souverain
Hobbesguerre de tous contre tousla sécurité, la paixabsolu
Lockedroits naturels mal protégésprotéger vie, liberté, propriétélimité ; droit de résistance
Rousseauliberté et indépendance naturellesinstituer une liberté civilele peuple est souverain

3. L’État garantit-il la liberté ?

La fin de l'État est donc en réalité la liberté.

— Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, chapitre XX (1670)

Pour Spinoza, l'État n'existe pas pour faire régner la crainte, mais pour permettre à chacun de vivre en sécurité et d'user librement de sa raison. Un État qui prétend contrôler les pensées est à la fois injuste et fragile : on ne peut empêcher les hommes de juger, seulement de parler, et la répression produit l'hypocrisie et la révolte. D'où la défense de la liberté de penser et d'expression.

Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.

— Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI, chapitre 4 (1748)

Montesquieu constate que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. La solution n'est pas la vertu des gouvernants, mais la séparation des pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire. La liberté politique tient à l'architecture des institutions.

Définition — Tocqueville : le despotisme doux

Dans De la démocratie en Amérique (1835-1840), Tocqueville redoute une forme nouvelle d'oppression propre aux démocraties : un pouvoir immense et tutélaire, qui ne tyrannise pas mais se charge d'assurer le bien-être de chacun, et finit par dispenser les citoyens de penser et d'agir. Les hommes, repliés sur leurs plaisirs privés, échangent leur liberté contre la tranquillité.

Exemple — Santé publique : protéger ou contraindre ?

L'État moderne prend en charge la santé de sa population : création de la Sécurité sociale en 1945, campagnes de prévention, vaccination obligatoire (en France, onze vaccins sont obligatoires pour les enfants nés depuis le 1er janvier 2018), mesures de confinement en 2020. Le philosophe Michel Foucault a appelé biopolitique cette forme de pouvoir qui ne s'exerce plus seulement par la menace de mort, mais par la gestion de la vie des populations (natalité, hygiène, santé).

La question philosophique : une obligation vaccinale est-elle une atteinte à la liberté individuelle, ou la condition de la liberté de tous, y compris des plus fragiles qui ne peuvent être vaccinés ?

4. Faut-il se méfier de l’État ?

Définition — Marx : un instrument de domination

Pour Marx et Engels, l'État n'est pas au-dessus des classes sociales : il est l'instrument par lequel la classe dominante (la bourgeoisie, dans la société capitaliste) maintient sa domination. L'égalité juridique masque l'inégalité réelle. Après la révolution et une période de transition, l'État devrait dépérir dans une société sans classes.

Définition — L’anarchisme

Les anarchistes (Proudhon, Bakounine) jugent que tout État, même révolutionnaire, est une domination : il faut le remplacer par l'association libre et le fédéralisme. Anarchie ne signifie pas désordre, mais absence de commandement (an-arkhè).

L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids.

— Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « De la nouvelle idole »
Définition — Clastres : des sociétés contre l’État

L'anthropologue Pierre Clastres (La Société contre l'État, 1974) étudie des sociétés amérindiennes où le chef n'a pas de pouvoir de commandement : il doit être généreux et bon orateur, mais personne n'est tenu de lui obéir. Ces sociétés ne sont pas « en retard » faute d'État : elles s'organisent pour empêcher qu'un pouvoir séparé n'apparaisse.

Piège fréquent

Critiquer l'État ne veut pas dire faire l'éloge du désordre. Une bonne copie distingue l'État en tant que tel (est-il nécessaire ?) et telle forme d'État (despotique, démocratique). Les critiques de Marx ou de Tocqueville visent souvent une forme de l'État plus que l'idée d'une communauté politique.

Pour ou contre l’État : synthèse

PositionAuteursArgument
L'État protègeHobbessans lui, la guerre de tous contre tous
L'État libèreRousseau, Spinozail institue une liberté civile et rationnelle
L'État doit être limitéLocke, Montesquieu, Tocquevillele pouvoir tend à abuser
L'État domineMarx, Bakounineil sert une classe ou toute domination

5. Sujets de dissertation et liens entre notions

Méthode — Sujet 1 — « L'État est-il l'ennemi de la liberté ? »
  1. L'État contraint : lois, impôts, police ; il peut devenir tyrannique (Nietzsche, anarchistes).
  2. Mais sans État, la liberté naturelle n'est que l'insécurité (Hobbes) ; la loi qu'on se donne est liberté (Rousseau), et la fin de l'État est la liberté (Spinoza).
  3. La liberté exige un État limité et contrôlé : séparation des pouvoirs (Montesquieu), vigilance contre le despotisme doux (Tocqueville).
Méthode — Sujet 2 — « Peut-on se passer de l'État ? »
  1. L'histoire et l'anthropologie montrent des sociétés sans État (Clastres) ; l'anarchisme et Marx espèrent son dépérissement.
  2. Mais l'État répond à des besoins que la société ne satisfait pas seule : sécurité, justice impartiale, santé publique (une épidémie ne se gère pas à l'échelle d'un individu).
  3. La vraie question est celle de sa forme et de son contrôle par les citoyens.
Méthode — Sujet 3 — « Obéir à l'État, est-ce renoncer à sa liberté ? »

Mobiliser obligation / contrainte et légal / légitime. 1. Obéir semble se soumettre. 2. Mais obéir à une loi légitime qu'on s'est donnée est liberté (Rousseau). 3. Reste le cas de la loi injuste : la désobéissance civile (Thoreau, Antigone) montre que la liberté peut exiger de désobéir à l'État au nom du droit.

Liens avec les autres notions

NotionQuestion de liaison
La justiceL'État rend-il la justice ou la force ? Légal / légitime.
La libertéLiberté naturelle, liberté civile, liberté politique.
La natureL'état de nature et la nature humaine.
Le devoirLe devoir d'obéissance et ses limites.
La véritéPropagande, mensonge politique (Arendt).

L’essentiel à retenir

  1. L'État est l'ensemble des institutions souveraines et permanentes qui exercent le pouvoir politique sur un territoire.
  2. Weber : l'État détient le monopole de la violence physique légitime.
  3. Légal (conforme à la loi) n'est pas légitime (juste) ; l'autorité est un pouvoir reconnu.
  4. Aristote : l'homme est un animal politique ; les modernes font de l'État le produit d'un contrat.
  5. Hobbes : sortir de la guerre de tous contre tous par un souverain absolu ; Locke : protéger des droits naturels ; Rousseau : la volonté générale et la souveraineté du peuple.
  6. Spinoza : la fin de l'État est la liberté ; Montesquieu : le pouvoir arrête le pouvoir.
  7. Tocqueville : danger d'un despotisme doux, tutélaire ; Marx : l'État instrument de la classe dominante.
  8. La santé publique (vaccination, confinement) pose la question de l'équilibre entre protection collective et liberté individuelle.

Et pour t’entraîner : 10 QCM corrigés et 3 exercices type bac, avec indices et corrections rédigées.

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