La politique et la morale
La justice
Juste et légal, égalité, équité et droit naturel
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- Distinguer juste et légal, droit naturel et droit positif, égalité et équité
- Distinguer justice distributive et justice corrective (Aristote)
- Réfuter la réduction du juste à la force (Thrasymaque, Calliclès) avec Platon, Pascal et Rousseau
- Exposer la théorie de la justice de Rawls et la confronter à d'autres conceptions
- Appliquer ces outils à l'accès aux soins et à la répartition de ressources médicales rares
1. Définitions et distinctions
« C'est pas juste ! » : c'est sans doute le premier jugement moral que nous formulons, enfants. Nous avons un sentiment très vif de l'injustice ; mais dès qu'il faut dire ce qui est juste, les désaccords commencent. Donner la même chose à tous ? À chacun selon son mérite ? Selon ses besoins ?
- Une vertu : la disposition à respecter les droits d'autrui et à rendre à chacun ce qui lui revient.
- Une institution : l'ensemble des tribunaux et des juges qui appliquent le droit (« la justice a tranché »).
- Un idéal : ce qui devrait être, et au nom de quoi on peut critiquer les lois existantes.
Distinctions à maîtriser
| Termes | Sens |
|---|---|
| Juste / légal | est légal ce qui est conforme à la loi ; est juste ce qui est conforme à l'idée de justice. L'esclavage a été légal. |
| Droit positif | l'ensemble des lois effectivement en vigueur dans un pays à un moment donné. |
| Droit naturel | des droits que l'homme posséderait du seul fait d'être homme, antérieurs et supérieurs aux lois. |
| Égalité | donner la même chose à tous, traiter chacun de la même façon. |
| Équité | tenir compte des situations particulières pour corriger ce qu'une règle égale aurait d'injuste. |
| En fait / en droit | ce qui est (les inégalités existent) n'est pas ce qui doit être (sont-elles justifiées ?). |
Dans l'Éthique à Nicomaque (livre V), Aristote distingue :
- la justice corrective (ou commutative), qui règle les échanges et les réparations selon une égalité arithmétique : celui qui a causé un dommage doit rendre exactement l'équivalent ;
- la justice distributive, qui répartit honneurs et richesses selon une égalité proportionnelle (géométrique) : à chacun selon son mérite. Donner la même part à des personnes inégales serait injuste.
La loi est nécessairement générale ; or les situations sont particulières. L'équité corrige la loi là où sa généralité la rend défaillante, en jugeant comme le législateur l'aurait fait s'il avait connu ce cas. Aristote la compare à la règle de plomb des architectes de Lesbos, qui épouse la forme de la pierre au lieu de rester rigide. L'équitable n'est pas contraire au juste : c'est un juste supérieur à la lettre de la loi.
2. Le juste n’est-il que la loi du plus fort ?
Dans le livre I de la République de Platon, le sophiste Thrasymaque soutient que le juste n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort : chaque gouvernement fait les lois à son avantage et appelle « juste » l'obéissance à ces lois.
Dans le Gorgias, Calliclès renverse la thèse : ce sont les faibles, plus nombreux, qui ont inventé les lois pour brider les forts. Selon la nature, il serait juste que le meilleur ait plus que les autres.
Au livre II de la République, Glaucon raconte l'histoire du berger Gygès, qui trouve un anneau rendant invisible : il en profite pour séduire la reine, tuer le roi et prendre le pouvoir. Question : si nous étions sûrs de l'impunité, resterions-nous justes ? Si non, la justice ne serait qu'une peur du châtiment. Toute la République répond que la justice est au contraire l'harmonie de l'âme (chaque partie à sa place, la raison gouvernant) et qu'elle est bonne en elle-même.
La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.
Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
Pascal constate avec ironie que, faute de savoir ce qu'est la vraie justice, les hommes ont donné le nom de justice à ce qui s'impose par la force et la coutume. Rousseau répond qu'il y a là une confusion conceptuelle : la force est un fait physique, le droit une notion morale. Si le droit n'était que la force, il cesserait dès que la force change de camp ; et on n'obéit à un brigand armé que par prudence, non par devoir.
La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets.
Le « droit du plus fort » est une contradiction dans les termes : si la force suffit, on n'a pas besoin de parler de droit. C'est l'argument central de Rousseau, très efficace en dissertation.
3. Droit naturel ou droit positif ?
Dans la tragédie de Sophocle (Vᵉ siècle av. J.-C.), le roi Créon interdit d'enterrer Polynice, qui a trahi Thèbes. Sa sœur Antigone l'enterre malgré tout, au nom de lois non écrites, divines et éternelles, supérieures aux décrets d'un homme. Elle est condamnée à mort. La pièce oppose deux justices : celle de la cité et celle de la conscience.
Les théoriciens du droit naturel (les stoïciens, Cicéron, puis Locke et les révolutionnaires de 1789) soutiennent qu'il existe une justice universelle, accessible à la raison, qui permet de juger les lois. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1789) parle ainsi de « droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme ».
À l'inverse, le positivisme juridique (Hans Kelsen, XXᵉ siècle) considère que le droit est seulement l'ensemble des normes valablement posées, et que la science du droit doit étudier ces normes sans les juger au nom d'une morale. Argument : il y a autant d'idées du « droit naturel » que de cultures ; s'en remettre à lui, c'est laisser chacun désobéir au nom de sa conception propre.
En 1945-1946, les dirigeants nazis jugés à Nuremberg invoquent souvent l'obéissance aux ordres et aux lois de leur État. Le tribunal retient pourtant la notion de crime contre l'humanité : certains actes sont criminels même s'ils étaient légaux dans le pays où ils ont été commis. C'est une reconnaissance pratique d'un droit au-dessus des lois positives. Le procès des médecins qui suit débouche sur le Code de Nuremberg (1947).
Droit naturel et droit positif
| Question | Droit naturel | Positivisme juridique |
|---|---|---|
| Qu'est-ce que le droit ? | ce qui est juste par nature ou selon la raison | les normes effectivement posées |
| Une loi injuste est-elle du droit ? | non, ou pas vraiment | oui, si elle est valablement adoptée |
| Force | permet de critiquer les lois | garantit la sécurité juridique |
| Faiblesse | quelle nature ? quelle raison ? | risque de légitimer toute loi |
4. Égalité, équité et justice sociale
La justice est la première vertu des institutions sociales, comme la vérité est celle des systèmes de pensée.
Pour John Rawls, des principes justes sont ceux que choisiraient des personnes placées sous un voile d'ignorance : elles ne savent pas quelle sera leur place dans la société (riche ou pauvre, valide ou malade, talentueuse ou non). Ne pouvant favoriser leur propre situation, elles choisiraient :
- Le principe de liberté : chacun a droit à l'ensemble le plus étendu de libertés de base égales pour tous.
- Le principe de différence : les inégalités sociales et économiques ne sont acceptables que si elles bénéficient aux plus défavorisés, et si elles sont attachées à des fonctions ouvertes à tous selon une égalité équitable des chances.
D'autres conceptions s'opposent à Rawls. Le libertarien Robert Nozick (Anarchie, État et utopie, 1974) estime qu'une répartition est juste si chacun a acquis ses biens légitimement : redistribuer par l'impôt, c'est prendre à certains ce qui leur appartient. À l'opposé, Marx envisage une société où chacun recevrait selon ses besoins.
De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !
Quatre critères de répartition
| Critère | Défendu par | Exemple en santé |
|---|---|---|
| Égalité stricte | justice arithmétique | le même remboursement pour tous |
| Mérite | justice distributive (Aristote) | moins de soins à qui a « mérité » sa maladie ? (le fumeur) |
| Besoin | Marx ; logique de la Sécurité sociale | soigner d'abord les plus malades |
| Avantage des plus défavorisés | Rawls | des inégalités de revenu tolérées si elles financent un système de soins pour tous |
- Les greffes : il y a moins de greffons que de patients en attente. En France, l'attribution est encadrée par l'Agence de la biomédecine selon des critères comme l'urgence, la compatibilité et la durée d'attente, et non selon la fortune ou la notoriété. C'est un choix de justice : l'organe n'est pas une marchandise.
- Le tri en réanimation pendant les pics épidémiques : faut-il donner le respirateur au premier arrivé (égalité), à celui qui a le plus de chances de survivre (efficacité), au plus jeune ?
- L'accès aux soins : la Sécurité sociale repose sur l'idée que chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.
Aucune de ces décisions n'est purement technique : elles engagent une conception de la justice.
Ne confonds pas équité et égalité. Donner à tous les élèves le même temps à un examen est égal ; accorder un tiers-temps à un élève dyslexique est équitable : on corrige une inégalité de départ pour rendre la compétition juste.
5. Sujets de dissertation et liens entre notions
- Être juste, c'est d'abord respecter la loi commune, qui protège contre l'arbitraire (justice comme institution).
- Mais les lois peuvent être injustes (Antigone, Nuremberg), et la loi générale manque les cas particuliers (l'équité d'Aristote).
- La justice est une vertu et un idéal qui dépassent la légalité : obéir aux lois justes, chercher à réformer les autres, voire désobéir au nom du droit.
- L'égalité semble l'essence de la justice : égalité devant la loi, égalité des droits (1789).
- Mais traiter également des personnes inégales est injuste : justice distributive proportionnelle, équité, tiers-temps, priorité aux plus malades.
- Rawls : l'égalité des libertés est absolue, les inégalités économiques ne sont justes que si elles profitent aux plus défavorisés.
- Les lois varient selon les pays (Pascal) ; le juste semble défini par ceux qui ont le pouvoir (Thrasymaque).
- Mais le sentiment d'injustice est universel ; la force ne fait pas droit (Rousseau) ; on juge les lois au nom d'un droit naturel (Antigone, DDHC).
- La justice est une construction humaine, mais rationnelle et non arbitraire : le voile d'ignorance de Rawls montre comment l'impartialité peut fonder des principes.
Liens avec les autres notions
| Notion | Question de liaison |
|---|---|
| L'État | L'État rend-il la justice ? Légal / légitime. |
| Le devoir | Est-on obligé d'obéir à une loi injuste ? |
| La nature | Droit naturel ; la loi du plus fort selon Calliclès. |
| La liberté | Liberté et égalité sont-elles compatibles (Rawls, Nozick) ? |
| Le travail | Mérite, salaire et justice sociale. |
L’essentiel à retenir
- Juste (conforme à l'idée de justice) n'est pas légal (conforme à la loi).
- Aristote : justice corrective (égalité arithmétique) et distributive (proportionnelle au mérite).
- L'équité corrige la généralité de la loi en tenant compte du cas particulier (la règle de plomb).
- Thrasymaque : le juste est l'intérêt du plus fort ; Calliclès : les lois sont faites par les faibles.
- Rousseau : la force ne fait pas droit ; Pascal : « on a fait que ce qui est fort fût juste ».
- Droit naturel (Antigone, DDHC, crime contre l'humanité) contre positivisme juridique (Kelsen).
- Rawls : le voile d'ignorance, le principe de liberté, le principe de différence.
- Répartir des ressources rares (greffes, réanimation) engage une conception de la justice, pas seulement une technique.
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